Petit manifeste pour les « Press and Literature Studies »

in French Politics, Culture & Society
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  • 1 Paul Valéry University, Montpellier III marieeve.therenty@sfr.fr

Ces dernières années en France, les recherches sur la presse, qui avaient été longtemps le domaine des historiens du politique puis des historiens des médias, ont notablement bénéficié de l’apport des littéraires. Les spécialistes du dix-huitième siècle, Jean Sgard, Pierre Rétat et Claude Labrosse1 ont enclenché ce mouvement bientôt suivi par les dix-neuviémistes qui ont renouvelé l’histoire de la presse avec la publication par une équipe d’historiens et de littéraires associés de La Civilisation du journal : Histoire culturelle et littéraire de la presse au dix-neuvième siècle en 20112. Si l’ambition de ces recherches était de globalement reprendre l’histoire de la presse après le travail encyclopédique de l’Histoire générale de la presse en France envoyé au pilon il y a quelques années3, l’hypothèse de liaisons et de corrélations entre l’histoire littéraire et l’histoire de la presse, entre poétique de presse et littérature4 paraissait à creuser et a été, ces dernières années, la source d’un nombre important de travaux et de doctorats qui ne se sont pas cantonnés au dix-neuvième siècle mais qui se sont étendus au vingtième siècle5. Plusieurs monographies ont souligné l’importance de la matrice littéraire dans l’élaboration de l’écriture journalistique6. Parallèlement, les genres journalistiques (la chronique, le fait divers7, le reportage, l’interview) ont continuellement inspiré les écritures du réel, du naturalisme au roman de non-fiction, et cette interaction entre presse et littérature8 reste encore importante aujourd’hui comme en témoignent les nombreux écrivains contemporains investis dans le fait divers à l’instar d’Emmanuel Carrère, de Régis Jauffret ou, plus récemment, d’Ivan Jablonka. De nouveaux travaux montrent que même la poésie9 ou le théâtre10 ont été sous influence médiatique. Évidemment toutes les époques ne sont pas également concernées par le mariage du journalisme et de la littérature. S’il est certain que le dix-neuvième siècle et le premier vingtième siècle11, en raison de la prédominance des écrivains-journalistes, sont très impliqués, il est aussi patent que du fait de la refondation du journalisme français après 1945, de la volonté générale d’assainissement des protocoles d’information, et plus tard de la création des chaînes d’information, le journalisme de la seconde moitié du vingtième siècle, en dépit de l’existence d’un François Mauriac, d’un Boris Vian ou d’une Marguerite Duras, paraît moins concerné par cette hybridation. Au moment même où les États-Unis s’enflamment pour le new journalism, le journalisme français recherche le degré zéro de la littérature et l’objectivité absolue. Mais le phénomène n’a jamais complètement disparu et il est d’ailleurs probable que les travaux de jeunes chercheurs qui commencent à s’intéresser aux années 1950–1960 vont faire émerger de nouvelles conclusions sur cette période et révéler des niches d’hybridation fort intéressantes.

On constate par ailleurs aujourd’hui que le développement des médias numériques, parce qu’il bouleverse les codes et déstabilise les normes professionnelles et les modèles économiques, remet au premier plan des enjeux d’écriture, de format, et donc de poétique, qui ont joué un rôle prépondérant avant que le journalisme ne s’autonomise largement de la littérature12. Paradoxalement, si on peut parler de deskjournalisme et fustiger les dispositifs médiatiques de copier-coller qui diminuent la marge de création des journalistes, le journalisme numérique et la digitalisation des médias s’accompagnent aussi d’un éclatement des rédactions et d’une montée en puissance du statut d’auteur pour les journalistes. La nécessité où se trouvent les journalistes de multiplier les collaborations, de passer d’un support à un autre, la concurrence des journalistes dits « amateurs », l’impératif de recyclage, les mènent à retrouver les pratiques hybrides des écrivains-journalistes : publication de livres de reportage13, voire passage à l’autofiction, mise en scène de soi sur des plate-formes de réseaux sociaux encourageant à l’entremêlement du public et du privé, adoption, pour des médias de type « mooks » (Feuilleton, XXI, La Revue dessinée) ou pour des sites récents (Les Jours, Le 4 heures), d’un point de vue narratif délibérément subjectif. Ces « press and literature studies » ont donc vocation à se penser sur un spectre chronologique large d’où la volonté de ce numéro de proposer des articles depuis le premier dix-neuvième siècle jusqu’à aujourd’hui.

Les équipes françaises ont beaucoup dialogué avec les sociologues de la littérature belge qui ont, eux aussi, lancé des travaux d’ampleur et avec les historiens de la presse québécoise. Cette collaboration s’est matérialisée grâce à la plate-forme medias 1914 consacrée à la culture médiatique francophone. Mais il faut bien dire que le dialogue avec les chercheurs américains a été jusque là un peu moins fluide alors même qu’aux États-Unis des travaux précurseurs se mettaient en place15, et que les cultural studies, les media studies et les journalism studies faisaient surgir des questions neuves auxquelles les chercheurs français n’étaient pas habitués. On donnera l’exemple des études sur les femmes journalistes françaises qui sont beaucoup plus développées aux États-Unis qu’en France16. Cet intérêt s’explique par le développement des gender studies et par le nombre important de monographies sur les femmes journalistes américaines17. L’impression domine d’une forme de parallélisme de recherches qui ne se croisent pas alors même que les nouveaux sujets de recherche coïncident. Nous avons donc voulu inviter au dialogue sept chercheurs spécialisés sur la presse française, auteurs de travaux importants dans ce domaine, sur les deux continents. Les articles de ce numéro s’organisent autour de plusieurs thématiques qui paraissent être au centre du renouvellement actuel de la réflexion : la question de la globalisation des modèles de presse depuis le dix-neuvième siècle, la spécificité des femmes journalistes, la question des supports, et notamment de la presse illustrée, et enfin la spécificité du journalisme numérique.

En effet, ces « press and literature studies » ont eu vocation durant ces cinq dernières années à se penser sur un nouveau modèle global. C’est le cas dans le monde francophone où des recherches sont en cours sur la mondialisation médiatique. Elles permettent d’entrevoir les contours d’une histoire médiatique plus large qu’on ne peut l’imaginer si on rabat l’histoire de la presse sur le modèle national. Si les travaux fondateurs de Benedict Anderson18 et d’Anne-Marie Thiesse19 ont permis de mesurer les apports de la presse dans la formation des identités nationales et régionales, très nettement l’histoire de la presse actuelle multiplie les recherches sur la globalisation20. Une équipe internationale a travaillé par exemple sur la dissémination du modèle des mystères urbains au dix-neuvième siècle21. Une autre équipe, conduite par Micheline Cambron à l’université de Montréal, travaille depuis plusieurs années sur l’événement médiatique dans la presse francophone de l’entre-deux-guerres22.

Dans ce numéro, deux articles se situent dans cette volonté d’internationalisation, ceux de Guillaume Pinson et de Catherine Nesci. L’article de Guillaume Pinson explore le système francophone de l’information, en insistant sur l’axe nord-atlantique vers le milieu du dix-neuvième siècle ainsi que sur l’importance de certaines zones, sous-estimée par les historiens de la presse, comme la ville de New York. Il prouve l’interaction entre une première forme de globalisation culturelle et des identités locales. Catherine Nesci montre l’internationalisation de la figure du flâneur. Bien connue dans le contexte parisien, cette figure serait à la source d’une certaine modernité artistique et littéraire européenne et en tout cas allemande. Catherine Nesci retrouve cette figure du flâneur journaliste dans les années 20-30 dans les feuilletons de Siefried Kracauer dans le Frankfurter Zeitung.

Ces « press and literature studies » n’appartiennent pas à un seul horizon disciplinaire. Des passerelles et des synergies se sont créées entre l’histoire, la littérature, les sciences politiques, les sciences de l’information et de la communication, interactions dont témoignent les origines disciplinaires variées des différents intervenants de ce numéro. Sur la question de la petite presse française, c’est-à-dire la presse de petit format, portant sur la culture et inté-grant des éléments graphiques et jouant d’effets de connivence, vont dialoguer dans ce numéro deux disciplines. L’historienne de l’art Patricia Mainardi lie l’apparition de la tradition de la presse illustrée, du magasin, au développement de la gravure sur bois dans les années 1830 et à l’influence de la presse anglaise. Alain Vaillant, avec une perspective surplombante d’historien de la littérature, part du constat d’un paradoxe à la source de la petite presse française : au dix-neuvième siècle, la modernité oblige à rendre compte du réel alors que les limites à la liberté d’expression encadrent et contraignent le développement de la presse. Alain Vaillant démontre que la petite presse, dans la tension de ce double lien, va être le principal lieu d’inventivité culturelle du dix-neuvième siècle. Les deux perspectives sont totalement complémentaires et se font écho.

Les travaux sur les femmes journalistes françaises sont, on l’a dit, nombreux aux États-Unis. Parmi les derniers livres remarquables, figure le travail de Rachel Mesch23 qui prouve comment les magazines féminins comme La Vie Heureuse ou Femina ont inventé la femme moderne. La perspective de Marie-Ève Thérenty dans ce volume est légèrement différente. Elle montre, à partir d’un épisode méconnu de l’histoire de la presse française dans les années 1930, l’entreprise de femmes qui pratiquaient un journalisme déguisé pour provoquer le scandale, l’existence de trois points aveugles de l’histoire de la presse française : le journalisme d’immersion, les femmes journalistes, et la poétique de la presse des années 1930.

Il s’agissait aussi dans ce numéro de montrer l’opérativité des recherches sur la presse contemporaine, y compris numérique. Là encore se croisent deux perspectives, celle d’Elizabeth Emery, professeur de littérature, qui examine le lieu commun selon lequel la technologie tue à la fois la littérature et la presse générale. Elle l’analyse à partir de la posture de l’écrivain prix Nobel de littérature, Patrick Modiano, qui feint d’éprouver une forme de nostalgie pour le dix-neuvième siècle où, selon lui, les écrivains seraient à l’abri de la pression des technologies de la communication. Elizabeth Emery montre combien ce discours est à la fois inexact et construit. Développant quant à elle la question des blogs, Adeline Wrona, professeur de sciences de l’information et de la communication, spécialiste notamment du journalisme, étudie les effets d’hybridation que donnent à voir les nouveaux modèles d’écriture en ligne de l’actualité et en particulier de l’écriture judiciaire, à partir du cas du procès Carlton en 2015.

Notes
1

Voir par exemple Claude Labrosse et Pierre Rétat, dir., Les Gazettes européennes de langue française (XVIIe–XVIIIe siècles) (Saint-Étienne : Publications de l’université de Saint-Étienne, 1993). Je renvoie aussi au site du dictionnaire des journaux : http://dictionnaire-journaux.gazettes18e.fr et au dictionnaire des journalistes : http://dictionnaire-journalistes.gazettes18e.fr.

2

Dominique Kalifa, Philippe Régnier, Marie-Ève Thérenty et Alain Vaillant, dir., La Civilisation du journal : Histoire culturelle et littéraire de la presse française au XIXe siècle (Paris : Nouveau Monde éditions, 2011). Cet ouvrage a été réédité fin 2016.

3

Claude Bellanger, Jacques Godechot, Pierre Guiral et Fernand Terrou, dir., Histoire générale de la presse française, 4 vol. (Paris : Presses universitaires de France, 1969–1972).

4

Guillaume Pinson, L’Imaginaire médiatique : Histoire et fiction du journal au XIXe siècle (Paris : Classiques Garnier, 2012).

5

Voir Paul Aron et Vanessa Gemis, dir., Le Littéraire en régime journalistique, Contextes 11 (2012), https://contextes.revues.org/5296. Voir aussi Mélodie Simard-Houde, « Le Reporter, médiateur, écrivain et héros : Un répertoire culturel (1870–1939) » (thèse de doctorat, 2015, université Laval et université de Montpellier 3).

6

Guillaume Pinson, Fictions du monde : De la presse mondaine à Marcel Proust (Montréal : Presses de l’université de Montréal, 2008).

7

Laetitia Gonon, Le Fait divers criminel dans la presse quotidienne française du XIXe siècle (Paris : Presses de la Sorbonne nouvelle, 2012).

8

Marie-Françoise Melmoux-Montaubin, L’Écrivain-journaliste au XIXe siècle, un mutant des Lettres (Saint-Étienne : Édition des cahiers intempestifs, « Lieux littéraires », 2003).

9

Voir par exemple Silvia Disegni, dir., Poésie et journalisme au XIXe siècle en France et en Italie, Recherches et travaux 65 (2005).

10

Olivier Bara et Marie-Ève Thérenty, dir., Presse et théâtre au XIXe siècle, medias 19, http://www.medias19.org/index.php?id=1283.

11

Myriam Boucharenc, L’Écrivain-reporter au cœur des années trente (Lille : Presses universitaires du Septentrion, 2004).

12

Adeline Wrona, Face au portrait : De Sainte-Beuve à Facebook (Paris : Hermann, coll. « Cultures numériques », 2012).

13

Gilles Bastin et Roselyne Ringoot, « Les livres de journalistes : un tournant auctorial en journalisme ? », in Changements et permanences du journalisme, dir. Denis Ruellan et Florence Le Cam (Paris : L’Harmattan, 2014), 139–156.

14

http://www.medias19.org. Au début de l’année 2017, vont être publiés en ligne les actes du premier congrès medias19, Les Journalistes, identités et modernité.

15

Jeremy D. Popkin, Press, Revolution, and Social Identities in France, 1830–1835 (University Park: The Pennsylvania State University Press, 2001).

16

On pense par exemple à cet article précurseur : Mary Louise Roberts, « Copie subversive : le journalisme féministe en France à la fin du siècle dernier », Clio, Femmes, genre, histoire 6 (1997), https://clio.revues.org/390.

17

Marion Marzolf, Up From the Footnote: A History of Women Journalists (New York : Hastings House Publishers, 1977) ; Kate Mills, A Place in the News : From the Women’s Pages to the Front Page (New York : Columbia University Press, 1990) ; Anne Sebba, Battling for News : The Rise of the Woman Reporter (London : Hodder and Stoughton, 1993).

18

Benedict Anderson, L’Imaginaire national : Réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme (Paris : La Découverte, 1996).

19

Anne-Marie Thiesse, La Création des identités nationales (Paris : Seuil, 1999).

20

Guillaume Pinson, La Culture médiatique francophone en Europe et en Amérique du Nord, de 1760 à la veille de la Seconde Guerre mondiale (Québec : Presses de l’Université Laval, 2016).

21

Les conclusions de ces travaux se trouvent sur la plate-forme médias19.org.

22

Voir le prochain numéro de la revue en ligne Belphégor, https://belphegor.revues.org.

23

Rachel Mesch, Having It All in the Belle Epoque : How French Women’s Magazines Invented the Modern Woman (Stanford : Stanford CA University Press, 2013).

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Contributor Notes

Marieve Thérenty est professeur de littérature française et directrice du centre de recherche RIRRA21 (EA 4209) à l’université Paul-Valéry-Montpellier 3. Elle est spécialiste des rapports entre presse et littérature, des imaginaires médiatiques, de poétique du support. Elle a publié de nombreux livres et articles parmi lesquels La Littérature au quotidien : Poétiques journalistiques au XIXe siècle (2007) ; La Civilisation du journal : Histoire culturelle et littéraire de la presse au XIXesiècle (2011), codirigée avec Dominique Kalifa, Philippe Régnier et Alain Vaillant ; et avec Amélie Chabrier, Détective, fabrique de crimes (1928–1940) (2017). Son prochain livre, Femmes de presse, femmes de lettres : De Delphine de Girardin à Florence Aubenas, sortira en 2017.

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