Les sciences sociales et l’action

Un cas révélateur

in Durkheimian Studies
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Marine Dhermy-Mairal, Les Sciences sociales et l’action au Bureau international du travail (1920-1939), Paris : Thèse de l’École des hautes études en sciences sociales, Formation doctorale « Sciences de la société EHESS-ENS », 20151, 493 p.

La recherche doctorale menée par Marine Dhermy-Mairal s’inscrit dans une double approche, sociologique et d’histoire des sciences sociales au vingtième siècle. Elle porte sur les pratiques scientifiques du Bureau international du travail (BIT) entre 1920 et 1939, appréhendées comme un moment de rencontre entre deux types de préoccupation scientifique et politique, visant à établir une morale internationale.

La découverte, par Éric Brian, directeur de la thèse, d’un document inédit intitulé « L’œuvre scientifique du BIT » dans les archives du BIT constitue le point de départ de la recherche. Cet élément factuel a conduit Marine Dhermy-Mairal vers une question inexplorée jusqu’à ce jour, à savoir celle de l’influence de la méthode sociologique durkheimienne dans les enquêtes menées durant la période de l’entre-deux-guerres au Bureau genevois. Pour effectuer ce travail elle s’est appuyée sur la lecture de nombreux auteurs, dont certains délaissés depuis, tels Edgard Milhaud ou Guillaume-Léonce Duprat, et sur des sources abondantes composées d’archives privées et d’archives institutionnelles, celles du BIT y occupant une place de choix. Cette recherche doctorale apporte une contribution importante à l’histoire des sciences sociales et des statistiques. Elle se distingue à la fois par l’ampleur des sources consultées et par l’ensemble des objets qui y sont abordés. On a là une contribution marquante au renouveau d’intérêt des sciences sociales à l’égard d’une histoire de la sociologie durkheimienne, ici confrontée dans un espace d’action à dimension internationale.

Les deux premiers chapitres décrivent en détail l’organisation de la recherche mise en place par Albert Thomas lors de son arrivée à la tête du Bureau international du travail et les réaménagements qu’il a été conduit rapidement à entreprendre. Dans un premier temps Marine Dhermy-Mairal en fournit une vue d’ensemble. Le BIT a été créé à l’issue de la Première Guerre mondiale en 1920 à Genève comme secrétariat permanent de l’Organisation internationale du travail (OIT) fondée en 1919 dans le cadre du Traité de Versailles. Albert Thomas (1878–1932) a marqué profondément l’orientation du Bureau dont il fut le premier directeur général, poste qu’il occupa de 1920 à 1932, date de son décès. Son adjoint, le britannique Harold Butler (1883–1951), lui succédera et occupera la position jusqu’en 1939. Albert Thomas, normalien, agrégé d’histoire, s’est intéressé dès sa jeunesse aux questions sociales et a trouvé un terreau propice à l’École normale supérieure de Paris où il fut reçu en 1899. Proche de Lucien Herr et de Jean Jaurès, il débute en politique en 1904 comme conseiller municipal socialiste de Champigny-sur-Marne, dont il devient maire quelques années plus tard. Il est élu député socialiste de la Seine en 1910. Pendant la Première Guerre mondiale il est sous-secrétaire d’État de l’Artillerie et des Munitions à l’équipement militaire de mai 1915 à décembre 1916, puis ministre à l’occasion de la transformation de ce Sous-secrétaire d’État en Ministère de l’Armement et des Fabrications de guerre, charge qu’il assumera jusqu’en septembre 1917. Dans le cadre de ses fonctions gouvernementales, il s’entoura de collaborateurs, amis et anciens condisciples, tels les sociologues François Simiand, Maurice Halbwachs ou encore l’historien de la littérature médiévale Mario Roques. Lors de son arrivée au BIT, l’une des premières initiatives d’Albert Thomas a été de mettre sur pied une « Division scientifique », renommée en 1921 « Division des recherches » et une bibliothèque. Elle a rempli dès son ouverture deux missions, l’une documentaire voulue par les représentants patronaux, l’autre de recherche soutenue par les fonctionnaires du Bureau et les représentants syndicaux. Albert Thomas sut composer avec ces tendances qui ont gouverné les choix de classification et de fonctionnement. Le chapitre suivant étudie le fonctionnement de la Division des recherches, à la fois structure administrative et de recherche. Sont analysées les difficultés rencontrées par A. Thomas pour recruter des personnes compétentes et intéressées. Ainsi les obstacles géographique (s’installer à Genève) et financier (un salaire souvent considéré comme trop bas) ont-ils constitué un frein non négligeable. À cela s’ajoute le fait que le directeur du BIT devait veiller à l’équilibre des nationalités des fonctionnaires recrutés et plus particulièrement entre anglais et français. Pour le poste de chef de la Division des recherches, A. Thomas souhaitait un français. Pour ce faire il s’est appuyé sur ses amis socialistes et normaliens. Ainsi, il songea en tout premier à François Simiand qui opposa un refus répété. Marine Dhermy-Mairal retrace avec précision à partir des correspondances cette longue traque qui a mobilisé également Célestin Bouglé. On y découvre, à la lecture de transcriptions d’extraits, un Bouglé en action : ce n’est plus le bureaucrate calé sur son siège de directeur de l’École normale supérieure, mais le savant qui poursuit la lutte durkheimienne avec des moyens nouveaux. L’auteur nous livre une analyse inédite du rôle majeur de Célestin Bouglé, qui finalement refusa le poste : au début des années 20 ce dernier ambitionnait d’être nommé conseiller technique auprès du Ministre français de l’Instruction publique. Finalement, à la suite d’une série de refus éprouvants, ce sera Fernand Maurette, géographe, « un camarade d’école » pour reprendre les termes de Thomas, entré à l’ENS une année après lui, qui sera retenu pour diriger la Division des recherches où il restera jusqu’en 1935. Selon M. Dhermy-Mairal, Albert Thomas a finalement privilégié le choix d’une personne de confiance aux qualités d’administrateurs plutôt que d’un spécialiste des sciences sociales. Une prosopographie fournie des personnels travaillant à cette Division des recherches clôt le chapitre.

Le suivant, le troisième, présente le cas d’une vaste enquête menée sur plusieurs années au début des années 1920. Cette enquête a suscité à l’époque de vives réactions à propos de la méthode suivie et de ses résultats. Il s’agit de l’Enquête sur la Production sollicitée par le délégué patronal italien Alberto Pirelli. Au lendemain de la Grande Guerre la production avait fortement chuté, entre 1913 et 1918 sa baisse était estimée à 60%. Edgard Milhaud (1873–1964), normalien philosophe de formation pressenti pour diriger l’enquête, était alors professeur d’économie politique à l’université de Genève depuis 1902. Albert Thomas avait fait sa connaissance en 1904 lors d’un congrès socialiste, des liens amicaux s’étaient alors noués entre les deux hommes, tous deux partageant une grande proximité avec Jaurès et les sociologues durkheimiens. Milhaud s’était formé en autodidacte à l’économie et occupait une position marginale parmi les économistes de son temps. La mise en œuvre de l’enquête n’a pas été de tout repos, elle s’est heurtée notamment aux pressions patronales et syndicales. Elle s’est déroulée de 1920 à 1924. Le rapport final comprend huit volumes, dont le dernier paraît en septembre 1925. La méthode retenue repose sur la passation d’un questionnaire de 16 pages envoyé aux organisations patronales des pays membres. Une série d’informations y étaient demandées, telles les données sur la durée du travail, la condition économique des travailleurs, les modes de rémunération, la productivité, l’outillage, le crédit, ou encore des avis sur les mesures à prendre pour lutter contre la crise. Après un long travail de dépouillement, Milhaud s’est chargé seul de la synthèse. Au final, le rapport fait plusieurs milliers de pages, divisés en plusieurs volumes, dont le huitième et ultime présente les solutions préconisées pour résoudre les crises et notamment le chômage. La collecte des informations avait suscité des réactions défavorables, une partie du patronat mettant en cause le rôle d’investigation économique que s’octroyait indûment à leurs yeux le BIT. Le taux des réponses fut jugé toutefois satisfaisant. Sur le plan des objectifs, il s’agissait d’allier une démarche savante visant à identifier les causes du phénomène et une approche pratique consistant à fournir des solutions immédiates. Si on suit l’analyse de Marine Dhermy-Mairal, cette enquête ne fut pas conçue par Thomas et Milhaud en vue de l’action mais pour l’action où la méthodologie suivie a consisté à ne pas séparer l’art et la science mais où les normes savantes primèrent sur les exigences de la décision. Elle fut à sa réception vivement critiquée quant à ses résultats et à la méthode suivie.

Le quatrième chapitre s’empare pleinement de la question du rapport entre science et action. Il débute par la présentation des durkheimiens directement ou indirectement actifs au BIT. À cette occasion Marine Dhermy-Mairal s’interroge sur le qualificatif de durkheimien dans le contexte de l’après Guerre et renonce à une définition qui se restreindrait à une identification sur la base de la collaboration à l’Année sociologique (puis Annales sociologiques entre 1934 et 1942). Elle propose d’élargir le spectre en identifiant les compagnons de route qui ont adopté dans le sillage du sociologue la méthode d’analyse des phénomènes sociaux. Elle identifie ainsi nominativement huit fonctionnaires ayant été formés dans l’entourage de Durkheim occupant des postes à responsabilités : Mario Roques, chef du bureau de correspondance du BIT à Paris ; Georges Fleury, chef de cabinet de Thomas de 1920 à 1923 ; Edgard Milhaud, chef du service de production puis du service du chômage ; Fernand Maurette, chef de la division scientifique ; Marius Viple, chef du service de presse puis, à partir de 1924, chef de cabinet de Thomas ; Georges Fauquet, chef du service de la coopération ; Joseph Chappey chef du service des études industrielles, et Marguerite Thibert, chef de la section des questions féminines. Tous sont socialistes et un certain nombre norrmaliens. Le lien entre le BIT et l’École normale supérieure de Paris se retrouve dans le document à l’origine de ce travail de thèse, L’Œuvre scientifique du Bureau international et dont l’étude forme le cœur du chapitre. Deux versions en ont été identifiées, l’une manuscrite, l’autre tapuscrite. Elles ne comportent ni nom d’auteur, ni date. Marine Dhermy-Mairal, après une enquête minutieuse, identifie l’auteur comme étant Marius Viple (1891–1949). Socialiste, Viple après avoir été un collaborateur de Jean Jaurès à la rédaction de L’Humanité, avait été nommé en 1914 chef de cabinet de Jules Guesde avant d’être appelé en 1916 au cabinet d’Albert Thomas au Ministère de l’Armement. En ce qui concerne la période d’élaboration du texte, M. Dhermy-Mairal estime, sur la base d’indices convergents, qu’elle se situe entre 1927 et 1928, dates auxquelles Viple assumait la charge de chef de cabinet. Cet écrit condense une véritable réflexion sur le rapport entre science et action, questionnant les conditions de possibilité d’une conduite rationnelle en vue de produire une action. Marine Dhermy-Mairal a eu l’heureuse idée de rendre ce document accessible en en proposant une transcription annexée à la thèse. Il se présente sous la forme d’une quinzaine de pages découpées en trois parties. La première définit la mission du BIT en termes de recherche, la deuxième décrit les enquêtes effectuées, enfin la troisième discute du rapport entre la science et l’action. C’est un texte important et ambitieux, dont l’objectif est de légitimer l’existence du BIT aux yeux des nations adhérentes et des autres institutions internationales issues du traité de Versailles. Marius Viple y souligne que le travail du Bureau consiste à adopter une approche pragmatique visant des résultats pratiques tout en respectant les règles les plus strictes de la recherche scientifique. Certes, explique-t-il, l’ambition première du Bureau est à visée pratique mais pour autant elle doit apporter également sa contribution aux sciences sociales. Il plaide ainsi l’apport que doit fournir la science à l’action en ces termes : « la science sociale ne doit pas seulement observer la succession des phénomènes ; elle aboutit à déterminer l’action des hommes pour modifier ces phénomènes et provoquer l’état des choses qu’ils souhaitent. » (p. 455–456). On retrouve là une certaine tension entre le politique et le savant qui passe aujourd’hui par des injonctions à la valorisation, ou encore par les appels plus récents à la « recherche action » ou à la « recherche contributive ». M. Dhermy-Mairal souligne avec pertinence que la conception défendue par Viple s’oppose à celle de Durkheim pour qui la pensée savante est irréductible à l’action. C’est en effet par le biais d’une division du travail entre science, morale et éducation que Durkheim conçoit le lien entre le savant et la politique. Pour saisir les conditions dans lesquelles ce texte a été produit et sa réception, la quête passe par le Centre de documentation sociale de l’ENS dirigé à l’époque par Célestin Bouglé. On sait Bouglé très attaché à la Société des nations (il a ainsi rédigé un Guide de l’étudiant en matière de Société des Nations paru en 1933) et convaincu, à la suite des horreurs de la grande Guerre, de la nécessité concrète de fonder une morale internationale. Ainsi, lorsque Bouglé se rendit à Genève en 1921, il en profita pour inviter Thomas à présenter les activités du BIT aux étudiants de la Sorbonne et aux élèves de l’ENS. À travers la correspondance entre les deux hommes s’étalant sur plusieurs années, on voit le projet reporté à de nombreuses reprises. Si bien qu’au début des années 1930 il ne s’est toujours pas concrétisé. La dernière forme évoquée, identifiée par Dhermy-Mairal, est celle d’une « conversation » entre le directeur du BIT et les étudiants portant sur « les recherches scientifiques et l’action sociale du BIT » (lettre de Bouglé à Thomas en janvier 1930). Marine Dhermy-Mairal fait l’hypothèse que le texte attribué à Viple aurait été rédigé à la suite de l’invitation de Bouglé qui, repoussée d’années en années, semble finalement ne s’être jamais réalisée. Le portait de Bouglé qui en ressort est celui d’un durkheimien d’action.

Le chapitre suivant nous livre cette fois le portrait d’un durkheimien savant. En effet, Marine Dhermy-Mairal s’interroge sur les raisons du refus de François Simiand (1873–1935) de venir travailler à Genève malgré les demandes amicales mais pressantes de Thomas. Elle en propose, dans le chapitre suivant, un éclairage sur la base à nouveau des échanges épistolaires. Simiand argumente en soulignant que les intérêts du BIT et les siens ne sont pas du même ordre, la démarche scientifique telle qu’il la conçoit ne peut, estime-t-il, composer avec les exigences temporelles de l’action politique du BIT : ainsi l’Enquête sur la Production n’a-t-elle pu disposer du temps nécessaire à une collecte exhaustive des données chiffrées, seule méthode rationnelle permettant selon lui de garantir la qualité scientifique. Cela conduit Simiand à écrire en 1931 à Thomas : « Je crains fort […] de ne pas t’apporter ce que tu attends et désires car si je ne me trompe, nous ne travaillons pas dans le même plan ». La trajectoire du sociologue complète utilement l’analyse des lettres. Simiand, au lendemain de la Grande Guerre, n’est plus un socialiste engagé dans l’action à l’occasion de l’affaire Dreyfus, mais un homme qui met désormais la priorité sur le travail savant, et qui sera récompensé en 1932 par une nomination à la chaire d’histoire du travail au Collège de France.

Après avoir exploré les liens avec les durkheimiens Marine Dhermy-Mairal interroge dans son avant dernier chapitre la relation entre l’Université de Genève et le BIT à travers le cas de Guillaume-Léonce Duprat. Philosophe et sociologue français formé à l’Université de Bordeaux auprès d’Émile Durkheim et d’Alfred Espinas, Duprat est devenu un membre actif au sein de l’Institut international de sociologie fondé par René Worms. Les conditions de sa nomination en 1922 comme professeur de sociologie et d’économie sociale à l’Université de Genève semblent relativement confuses si on suit M. Dhermy-Mairal. L’anti-durkheimisme affiché par Guillaume-Léonce Duprat aurait reçu un accueil favorable au sein d’une université peu encline au durkheimisme. Toutefois, selon d’autres témoignages relevés par Dhermy-Mairal, ce serait à la suite du refus du sociologue durkheimien Georges Davy, que Duprat obtint le poste. Quoi qu’il en fût, cette position ouvrait une voie féconde au projet de ce dernier de mettre « la sociologie, la philosophie sociale, l’éducation rationnelle » au service de l’idéal social de la démocratie et ce à l’échelle internationale, projet qu’il qualifiait de « politique expérimentale ». Ce projet conduisit Duprat à solliciter les organismes internationaux. Ainsi, entre 1922 et 1930, il soumit à Albert Thomas un grand nombre de projets de collaborations, de propositions de co-fondations et de participations. Ces demandes incessantes et pressantes finirent par agacer le directeur du BIT qui était très réservé vis-à-vis de projets gouvernés par une conception sociologique très critique quant à l’usage des statistiques. Sous l’empire de la déception, Duprat reprocha au fil du temps de plus en plus durement le bureaucratisme gouvernant à ses yeux l’approche des questions économiques au BIT.

Enfin, la thèse se termine en abordant une question qui la traverse toute entière, celle de l’usage des statistiques. Ainsi le dernier et septième chapitre situe-t-il le Bureau international du travail dans l’évolution des méthodes statistiques de 1920 à 1939 et le rôle que celui-ci a joué dans la transformation de leurs techniques et de leur uniformisation sur le plan international. Sont exposées dans un premier temps les relations conflictuelles avec l’Institut international de statistique (IIS), alors affaibli et cherchant à restaurer sa position au sein d’un nouveau paysage international. Puis, dans un second temps, est retracé l’état des savoirs statistiques administratifs qui, à partir des 1920, sont caractérisés par l’émergence de l’usage des probabilités. Au BIT ce nouvel usage se répandra au début des années 1930. Il se concrétise par le recrutement d’un actuaire en 1932. Enfin, Dhermy-Mairal consacre quelques pages à une réunion méconnue des spécialistes du calcul des probabilités à laquelle ont participé notamment des membres de la SDN, du BIT et dont le président d’honneur fut le mathématicien français Emile Borel. Elle portait sur « l’application du calcul des probabilités » et s’est déroulée du 12 au 15 juillet 1939 à Genève. Cette réunion a marqué une nouvelle étape dans le recours aux probabilités pour l’étude des phénomènes économiques.

Au bilan de cette thèse, Marine Dhermy-Mairal s’est donné le moyen d’analyser des trajectoires en les restituant et les situant dans leurs cadres institutionnels de façon dynamique, approche qu’elle qualifie avec justesse de « sociologie processuelle des choix épistémologiques ». Sa lecture critique des travaux antérieurs, mais aussi celle, analytique et érudite, des publications et des sources est d’une grande pertinence. La discussion sur les durkheimiens élargit considérablement la perspective dont on disposait jusqu’à présent avec les travaux pionniers de Philippe Besnard, de Johan Heilbron, ou encore de Jean-Christophe Marcel. Travaux qui dans l’ensemble restent franco-français et où le tableau tracé par Heilbron prime : celui de quelques durkheimiens « empiristes» (Mauss, Halbwachs, Simiand), et les autres vouées à la défense et illustration de la nouvelle méthode au sein de l’institution philosophique (Davy, Bouglé, etc.). En allant voir à Genève, sur les traces de Simiand, Marine Dhermy-Mairal a mis la main sur d’autres réseaux durkheimiens. On peut aussi se poser la question à la lecture de ce travail de savoir si le BIT permettrait ou non de mettre en évidence des différences « de styles intellectuels nationaux », pour reprendre une notion évoquée par J. Heilbron dans un ouvrage trop récent pour qu’il ait pu être pris en compte ici. Soulignons également que la thèse revisite la ligne de conduite de Bouglé qui apparaît désormais comme un savant qui poursuit la lutte durkheimienne avec des moyens nouveaux. Enfin, on y voit un Émile Borel qui paraît bien poursuivre une stratégie homologue mais à l’égard du calcul des probabilités et de ses applications.

Pour conclure, il s’agit d’une thèse conduite avec une forte rigueur conceptuelle et une attention qui ne faiblit à aucun moment face aux matériaux mobilisés. Il en résulte un texte solide, dense, très riche, agrémenté de notes conséquentes. On dispose là d’une contribution importante à l’histoire des sciences sociales dans un contexte peu exploré, celui de l’entre-deux-guerres, qui constitue pourtant un moment d’élaboration et d’innovation administrative et politique.

Note
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Soutenue le 19 novembre 2015 devant un jury composé d’Éric Brian, directeur d’études à l’EHESS, directeur de la thèse, de Martine Kaluszynski, directrice de recherche au CNRS, de Philippe Steiner, professeur à l’Université Paris Sorbonne et de Florence Weber, professeur à l’École normale supérieure de Paris.

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Contributor Notes

Marie Jaisson est sociologue et professeur à l’Université Paris 13 ; elle a publié plusieurs ouvrages sur l’œuvre de Maurice Halbwachs. Marie.jaisson@univ-paris13.fr