Durkheim en réunion (1ère partie)

Ses interventions à l'Assemblée des professeurs de la Faculté de Lettres de Bordeaux (1887–1902)

in Durkheimian Studies
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  • 1 University of Bordeaux, France

Abstract

Thanks to an original archive, this article aims to characterize Durkheim's interventions at the Council of Professors in Bordeaux from 1887 to 1902. Frequency, tonality and above all the subjects of interest of his interventions are studied. We are able to see that he paid great attention to the students and their education (i.e. their courses, fees, grants, the problem of the predominance of Latin, proposals for reform of the competitive agrégation in philosophy) but that he was also interested in administrative subjects (modalities of attribution of new courses and new chairs, procedures of the council) and research subjects (subscriptions for the university library, life of the historical and local Annales du Midi). We finally discover that he certainly had administrative ambitions – to become the dean – ended by political circumstances (the Dreyfus Affair).

Résumé

Cet article vise à caractériser les interventions de Durkheim aux assemblées des professeurs de la Faculté de Lettres de l'université de Bordeaux entre 1887 et 1902 en se référent à une archive inédite. Sont présentées les fréquences, la tonalité et surtout ses domaines d'interventions. On voit qu'il s'intéresse d'abord aux étudiants et à leurs études (ouverture ou fermeture des cours, attribution des bourses, droits d'inscription, problème de la prédominance du latin, réforme de l'agrégation de philosophie), mais aussi aux questions administratives (attribution des chaires, fonctionnement du conseil de l'université), et aux questions liées à la recherche (abonnements en revues à la Bibliothèque universitaire, vie de la revue antiquisante des Annales du midi). On découvre qu'il n'était pas dépourvu d'ambitions administratives, que les circonstances politiques (l'affaire Dreyfus) vinrent contrarier.

Je désire comme la Faculté que Durkheim soit définitivement attaché par le titulariat à l'université de Bordeaux. C'est un esprit de haute valeur. Peut-être reste-il trop étranger à toutes les questions qui intéressent l'université universitaires dont un professeur de l'enseignement supérieur, surtout ne devrait pas se désintéresser. Il ne suffit pas d'être un savant éminent; il faut aussi être un membre actif de la communauté où l'on a demandé à entrer1.

(Recteur Couat, 1894).

Un document d'archive méconnu [cote 5400 W1] s'avère très précieux pour découvrir Durkheim en réunion2. On savait déjà qu'il était orateur hors pair, un rhéteur aussi redoutable que redouté3. Par le biais de l'étude de cette archive4, on est en mesure de confirmer cette compétence, et avec elle certains traits de sa personnalité. Il se trouve que ce document remarquable consigne toutes ses interventions à l'Assemblée de la Faculté de Lettres pendant son long passage à Bordeaux5; elles nous sont restituées au discours indirect, avec cet avantage qu'on pourrait presque l'entendre parler, ainsi que ses collègues. Ses prises de parole permettent de connaître ses préoccupations, de découvrir ses positions sur tel ou tel sujet. On voit également se nouer des affinités entre collègues, ou au contraire grandir des inimitiés. En arrière-plan, on entrouvre une fenêtre sur la vie et le fonctionnement de la Faculté entre 1887 et 1902.

Nous allons d'abord présenter ses interventions en termes de fréquence et de tonalité, et ensuite les regrouper selon trois axes thématiques. Certaines renvoient à sa position d'enseignant qui se préoccupe de ses étudiants; d'autres renvoient à des questions administratives entre collègues qui discutent de chaires à pourvoir ou à prévoir. Enfin, certaines évoquent la dimension de savant qui se préoccupe des fonds de la bibliothèque, de la revue d'histoire locale.

Dans un second article, afin de ne pas alourdir le propos de celui-ci, nous profiterons des ressources de cette archive pour présenter ses collègues et les clans qui se formèrent à partir de 1898 durant l'affaire Dreyfus. On a pu y découvrir certaines des raisons qui décidèrent Durkheim à quitter la Faculté à la première occasion, même si la suppléance au poste de Buisson de la Sorbonne fut loin de lui convenir sur tous les aspects.

Aspects quantitatifs et formels: fréquence et tonalité des interventions de Durkheim à l'assemblée des professeurs

Fréquence

Durkheim intervint 33 fois au cours des 85 Assemblées qui se tinrent entre novembre 1887 et juillet 1902. Il fut rarement absent, excepté en 1901 après que le doyen Stapfer ait été suspendu par le Ministère pour six mois et remplacé par le nouveau doyen Radet en 1899 – on y reviendra. Comparé à de nombreux autres professeurs, titulaires ou non, Durkheim prit souvent la parole: dans 40 pour cent des assemblées auxquelles il assista. Par comparaison, d'autres collègues restèrent extrêmement discrets, voire muets: il en fut ainsi de son ami philosophe Octave Hamelin qui ne prit la parole qu'à cinq reprises en quinze ans ! D'autres, au contraire, furent aussi actifs que Durkheim, voire davantage. On pense à Ernest Denis, professeur d'histoire contemporaine (qui rejoignit Paris en 1893 avant Durkheim), ou Georges Radet qui devint doyen en 1899 et le resta presque 20 ans6.

Tableau 1:  Fréquence des interventions de Durkheim aux assemblées des professeurs (1887–1902).
AnnéeNombre d'interventions de Durkheim
1re année (1887/88)4/10
2e année (1888/89)1/4
3e année (1889/90)1/5
4e année (1890/91)3/7
5e année (1891/89)4/7
6e année (1892/93)1/4
7e année (1893/94)3/7
8e année (1894/95)3/5
9e année (1895/96)3/7
10e année (1896/97)5/6
11e année (1897/98)4/8
12e année (1898/99)0/3
13e année (1899/1900)2/3
14e année (1900/01)1/4
15e année (1901/02)0/4

Les prises de parole de Durkheim ne sont pas réparties de façon homogène au cours du temps.

Tableau 2:  Interventions annuelles de Durkheim aux assemblées des professeurs (1887–1902).Tableau 2:  

Il est possible de distinguer trois périodes: un début inégal, un haut niveau d'interventions de 1890 à 1897 et une fin presqu'atone: rien en 1898, rien à nouveau en 1901 et seulement trois interventions sur les quatre dernières années en quatorze assemblées.

Sa titularisation de 1896 constitua visiblement un temps fort. Après avoir travaillé sur le sujet, on se demande même si Durkheim n'a pas envisagé un temps de devenir doyen, tant ses positions furent fréquentes et affirmées. Il intervenait souvent, à tout propos, y compris sur des aspects procéduraux et administratifs (voir plus loin). Cependant, l'affaire Dreyfus et la suspension ministérielle du décanat de son allié Stapfer interrompirent cette ambition, sinon cette vitalité. Durkheim se démobilisa brutalement et se laissa absorber par ses activités de recherche, en particulier la direction chronophage de L'Année sociologique à partir de 18977. Les camps se cristallisèrent entre les antidreyfusards avoués ou larvés (le jeune doyen Radet et ses affidés) et les dreyfusards (le vieux doyen Stapfer, les trois philosophes Durkheim, Hamelin et Rodier et quelques autres8). Cela put jouer en faveur de sa décision de quitter Bordeaux quand l'opportunité se présenta en avril 1902, en dépit des inconvénients de la solution peu avantageuse qui consistait à troquer une affectation provisoire (une suppléance) à une chaire de science de l'éducation, contre sa chaire de science sociale (1896), avec tous les renoncements que cela impliquait9.

Tonalité

On l'a vu, Durkheim n'hésitait pas à prendre la parole ou à livrer son point de vue. Il avait pour lui de remarquables qualités d'élocution. Pour s'en convaincre, on peut rappeler tous les jugements élogieux qui furent portés sur cet aspect de ses compétences par les doyens et recteurs successifs chargés de l'évaluer annuellement.

M Durkheim a un esprit d'une vigueur rare, une parole forte, une application au travail exceptionnelle. Quoi que l'on pense de ses doctrines, on ne peut qu'admirer en lui le philosophe, le savant et l'orateur. (Recteur Couat, 24 juin 1895).

En attendant de devenir professeur titulaire, M. Durkheim, professeur-adjoint, a certainement droit, par sa haute valeur scientifique, par son rare talent de parole, et par son activité professionnelle, au maximum des traitements des titulaires, c. a. d. à 5500 Francs. (Doyen Stapfer, 1895)

Ce qui est réel, c'est que Monsieur Durkheim … a une parole entrainante et forte. (Recteur Bizos, 29 mai 1899).

M. Durkheim joue à Bordeaux auprès de ses disciples [sic] le rôle d'un oracle qu'on écoute avec ferveur, soit qu'il s'agisse de sociologie, soit qu'il s'agisse de politique et de philosophie militante. (Recteur Bizos, mai 1900).

L'individualité de M. Dürkheim [sic] sort du cadre courant. Tout entier dans ses opinions, il n'en compte pas moins avec les opinions adverses. Sa critique ne sort jamais du domaine des idées. Il a la possession de soi et la maîtrise. (Sans doute le doyen Radet, mai 1900).

En outre, à la rubrique « élocution » de son dossier personnel confidentiel, on trouve les jugements suivants classés là encore par ordre chronologique:

[Élocution] sure et pleine. Excellentes leçons publiques, très fortes. (Doyen Espinas, 1890).

[Élocution] intéressante. Accent particulier de conviction et d'autorité. (Doyen Stapfer, 1891).

Se distingue par un accent magistral de conviction ardente et d'autorité. (Doyen Stapfer, 1892).

Accent magistral de conviction et d'autorité. (Doyen Stapfer 1893).

[Élocution] Magistrale. (Doyen Stapfer 1894).

Autant d'éloquence que d'érudition et de profondeur. (Doyen Stapfer, 1896).

Parole remarquablement éloquente, précise et ferme. (Doyen Stapfer, 1898).

Saisissante de force et de dialectique. (Doyen Radet, 1899).

De ces qualités d'éloquence, Durkheim savait user. Il le démontra en prenant régulièrement la parole aux Assemblées, en défendant des opinions différentes de certains collègues, sans hésiter parfois à s'opposer à eux. Sa pleine assurance n'est pas sans étonner, à la lecture de certains procès verbaux d'assemblées. On ne s'explique cet aplomb que par un aspect de sa personnalité, qui n'est pas sans évoquer un passage de l'Évolution pédagogique en France et qui pourrait faire dire, en prenant les mots de Goffman, que Durkheim n'avait aucune distance à son rôle d'universitaire. Il tirait son autorité—cette « autorisation de soi » dont parle le philosophe Paul Audi, après le psychiatre Lacan—de la conviction qu'il avait de sa mission scientifique. Les biographes de Durkheim l'ont déjà écrit, rien de neuf de ce côté-ci.

Cependant, au-delà de ces aspects formels, nous allons étudier les positions que Durkheim pouvait défendre ou attaquer.

Les sujets d'interventions

On a regroupé les sujets de ses interventions dans le tableau ci-après (à la colonne intitulée « dominante »).

On a choisi de regrouper trois axes thématiques qui nous paraissent correspondre aux missions de l'enseignant chercheur d'hier à aujourd'hui. Certaines interventions concernent les étudiants (en général ou en particulier) avec plusieurs sous thèmes: accès aux cours selon les Facultés, équivalence des diplômes, modalités d'examens, dossiers de bourses, récompenses… D'autres interventions relèvent plutôt de questions administratives où l'on discute des réformes de l'enseignement, des ouvertures ou maintiens des chaires; un dernier niveau renvoie aux missions de « savant », comme on disait jadis, ou de chercheur comme on préfère le dire de nos jours.

Tableau 3:  Sujets d'interventions de Durkheim aux assemblées des professeurs (1887–1902).
dominanteThèmes des interventionsNuméros des assemblées*
Equivalences des diplômes,

droits d'inscriptions
2, 25, 50, 58, 59, 69
Etudiants, enseignementRécompenses, prix27, 53,
Bourses51, 58, 77, 78, 79
Voyages d'études65, 75, 77
Bac (surveillance, livrets scolaires)26, 60, 61, 71
Examens et concoursLicence (programme, surveillances, etc.)25, 38, 39, 59, 62
Agrégation (réforme…)5, 24, 48, 49, 51
Chaires (ouverture, maintien, titularisations)32, 59, 68
Ouverture des cours (et publics)2, 12, 64
AdministrationStatut des maîtres de conférences4
Rémunérations59
Responsabilités30, 43
Recherche et documentationBibliothèque11, 18, 28, 30, 35, 78
Bulletin hispanique, Revue du Midi…

Se reporter aux annexes pour retrouver la date correspondante.

Commençons par ce qui concerne les étudiants et les enseignements.

Interventions concernant les étudiants

À propos du public autorisé à assister aux cours

Lors de l'une de ses premières interventions10, Durkheim demanda que les conférences de pédagogie qui le concernaient directement soient ouvertes aux candidats qui se préparaient aux examens de l'enseignement primaire. Selon lui, « il en allait de la vitalité et de l'influence de la Faculté11 ».

Quelques années plus tard, à la séance du 14 décembre 1897, il proposa que les cours préparatoires aux « grades » (c'est-à-dire à la Licence et à l'Agrégation) soient réservés aux seuls étudiants inscrits; l'Assemblée se rangea à son avis.

Enfin, à la séance du 14 février 1898, il demanda que les ressources de la Faculté ne soient pas seulement réservées aux créations de chaires, c'est-à-dire aux professeurs, mais aussi « à des œuvres d'utilité particulière pour les jeunes gens » — il pensait aux voyages d'études.

À propos des équivalences de diplôme

À la séance du 2 décembre 1896, il réclama que soit inscrite à l'ordre du jour de la prochaine séance la question des équivalences entre les Licences de Droit et les Licences de Lettres, une question qui avait été soulevée de son côté par la Faculté de Droit. Dans ce sens, à la séance plutôt tendue du 23 mai 1898 (on comprendra pourquoi plus loin), Durkheim, Jullian et Rodier proposèrent que les étudiants pourvus d'une Licence de Droit soient admis à suivre certains cours de Lettres. Le doyen Stapfer estima que la décision était intempestive et qu'il fallait attendre. Quant à Radet (futur doyen et professeur d'histoire), il se prononça contre, déclarant que « les universités ne devaient pas être des instruments de vulgarisation. C'est aller contre l'esprit social ».

À propos des boursiers de philosophie et du bon usage des bourses

On aperçoit parfois Durkheim en séance défendre les dossiers de ses étudiants de philosophie candidats aux bourses d'études12. Ainsi, à la séance du 2 décembre 1896, il est à la manœuvre pour négocier une bourse pour l'un de ses « protégés », Abel Aubin. Cependant, alors qu'il proposait Aubin en 1re ligne, après deux années de bourses d'état pour sa Licence, et Espitallier en 2de ligne, l'un et l'autre pour une bourse d'agrégation, l'Assemblée accorda une demi-bourse à un troisième étudiant, Lalo… Aubin, qui était un ex-instituteur (et qui devint agrégé en 1898, puis inspecteur général du primaire), fut recalé par 8 voix sur 18. Cependant, Durkheim observa que MM. Radet et Le Breton s'étaient abstenus de voter. Il leur demanda d'ajouter leur voix au vote. Ceux-ci s'exécutèrent, ce qui permit à Aubin d'obtenir une demi-bourse.

À la séance du 1er décembre 189913, alors que l'ambiance était devenue délétère entre les professeurs engagés dans l'affaire Dreyfus, Durkheim s'interrogea sur la pertinence des bourses destinées à financer des voyages d'études ou de perfectionnement d'études secondaires, au lieu de favoriser des recherches d'enseignement supérieur. Jullian rappela à Durkheim qu'il avait déjà fait cette remarque lors d'une séance antécédente et il se prononça contre lui. L'Assemblée se rangea derrière Jullian qui avait de nombreux alliés. À la séance du 3 juillet 1900, Durkheim revint à la charge, rappelant qu'il avait demandé que les fonds de l'Université ne soient pas consacrés à la préparation d'examen d'enseignement secondaire. Il protesta contre la proposition de donner 500F à un maître-répétiteur de lycée pour effectuer un voyage de deux mois en Espagne, ce qui avait été proposé par le professeur Cirot que Durkheim méprisait14. Le doyen Radet soutint cependant la proposition de son collègue Cirot au prétexte que la mesure était exceptionnelle et que l'élève ferait bon usage des études hispaniques dispensées à la Faculté. Durkheim ne lâcha pas. Il demanda de quelle somme disposait exactement la Faculté. Quand on évoqua le montant (2000F), il s'étonna de ce fractionnement, au lieu qu'elle fut consacrée à une bourse entière pour un étudiant de valeur. Aux voix, Durkheim fut mis en échec. Dans la foulée de la même séance extrêmement tendue, l'étudiant de philosophie Abadie, candidat (malheureux) à deux reprises à l'École normale supérieure, ne fut pas renouvelé dans sa bourse suite aux plaintes de certains enseignants qui lui reprochaient sa désinvolture et son absentéisme. Il faut imaginer qu'il avait manifesté un peu bruyamment sa ferveur dreyfusarde15.

Enfin, à la séance du 26 novembre 1900, l'une des dernières où Durkheim prit la parole, une fois encore à propos de l'attribution des bourses, il demanda pourquoi on ne prenait que des bordelais alors qu'on voulait des « étudiants sérieux ». Il soutenait Hamelin qui s'en étonnait aussi. Mais leur intervention n'eut pas d'effet.

À propos des droits d'inscription

En 1896, alors que l'assemblée étudiait le rapport de la commission Radet sur la réforme de l'enseignement supérieur16, Durkheim intervint à plusieurs reprises. Il avait visiblement très bien lu le rapport de son collègue et il comptait l'amender sur certains aspects. Il demanda par exemple que les étudiants de Droit ne soient pas exonérés des frais d'inscription quand ils s'inscrivaient en Lettres—du moins réclama-t-il la réciprocité. Il proposa un amendement dont il avait préparé la rédaction: « Pendant le cours d'une année scolaire, une inscription doit valoir pour l'enseignement de toutes les Facultés d'une Université. » Son amendement fut adopté. De même, il réclama que soient supprimés les auditeurs bénévoles de la préparation à l'Agrégation, sans doute quelques curieux et érudits qui souhaitaient profiter de cours très spécialisés sans s'investir dans les préparations. Au cours de cette même séance de travail, il fit remarquer que la charge administrative augmentait pour tous. Or, dit-il, « tout travail de la Faculté se solde par des inscriptions. Le travail considérable que nous apportent les examens ne doit pas être sans fruit pour la Faculté ». Par conséquent, il proposa que les droits d'inscriptions soient portés à 20F par trimestre17. Ce qui fut également accepté.

À propos de la place du latin en Licence

De profondes divergences apparurent au grand jour à la séance du 6 février 1894 alors qu'on discutait de la réforme de la Licence au niveau national. Espinas (philosophie), Denis (histoire contemporaine), Durkheim et Hamelin plaidèrent pour la suppression de la dissertation latine dans la partie commune des examens de Licence de Lettres. Waltz, de Treverret et Imbart de la Tour se prononcèrent contre18. Cependant, il n'y eut pas de majorité sur ce qui pouvait la remplacer. Une commission pluraliste fut nommée à laquelle furent associés le doyen Stapfer, Durkheim, Imbart de la Tour, Masqueray et de Treverret. À la séance suivante, alors qu'Imbart de la Tour lut le rapport de la commission, Durkheim émit des réserves sur certaines parties du rapport qui ne lui paraissaient pas reproduire les discussions de la commission avec la fidélité souhaitée. Le doyen défendit le rapport et son rapporteur en constatant qu'il développait les idées de la majorité de la commission. Durkheim n'insista pas. La dissertation latine ne fut pas supprimée en dépit « des dégâts » qu'elle causait aux examens. Signalons qu'un tiers seulement des étudiants obtenaient leur Licence à 23 ans en moyenne19.

En 1890, le doyen Stapfer avait déjà insisté sur « la faiblesse de la dissertation latine et de l'explication grecque chez le plupart des candidats qui ne se destinaient pas aux Lettres20 ». En juillet 1892, il n'y eut qu'un seul admis en licence sur cinq examinés. Qui plus est, il s'agissait d'un étudiant d'exception, Mauss, qui décrocha une mention AB pour ses vingt ans. Il fallut compter sur la session de rattrapage pour avoir deux lauréats en philosophie, Cachin et Espitallier, respectivement fils de gendarme et fils d'inspecteur du secondaire. Le doyen incrimina la dissertation latine et il s'adressa ainsi aux nouveaux étudiants lors de son discours de rentrée: « Prenez garde à la dissertation latine. Elle est féroce et tue [sic] beaucoup d'honnêtes garçons qui auraient mérité de vivre. » Il mentionna le professeur Waltz dans le rôle du grand exécuteur, qui se plaignait de « l'extrême faiblesse » de la dissertation latine21.

Le concours d'agrégation

À la séance du 23 février 1888, l'une des premières auxquelles Durkheim assista, le professeur Ernest Denis souleva la question du concours d'agrégation: il y était fortement opposé pour ce qui concernait l'histoire. Écoutons-le:

Son organisation est funeste pour les professeurs et les étudiants. Pour les professeurs, les nécessités de leur enseignement les forcent à préparer un programme au détriment de leur travail personnel. Pour les étudiants, l'examen est vague et trop général. Pour réussir, il ne faut pas des connaissances approfondies, mais un certain tour de main. Les étudiants font des études de manuel et multiplient les impasses. Ils ne suivent pas les cours et font du manuel.

Espinas, alors doyen, le soutint au prétexte que l'on préparait les étudiants comme des « fruits de serre chaude ». Durkheim se rangea de leurs côtés à propos du caractère « trop général » du concours, mais il ajouta que son « vice » était surtout de vouloir servir à la fois à l'enseignement secondaire et l'enseignement supérieur. Contre Denis et le doyen, il ne souhaitait pas supprimer le concours mais le réformer, car « il faut tenir compte de l'autorité traditionnelle de cet examen ». Que mettre à sa place ? Hamelin intervint dans le sens de Durkheim: l'Agrégation permet de maintenir un bon niveau. Quant à la généralité, elle forme l'esprit. L'apprentissage de la composition n'est pas rien.22 »

Le débat reprit trois ans plus tard à la séance du 22 janvier 1891, après que Denis ait proposé une réforme de l'Agrégation d'histoire (séance précédente du 12 décembre 1890). Durkheim proposa aussi une réforme de l'Agrégation de philosophie, dont le texte était joint en annexe23. Il plaida pour une spécialisation du programme, « trop illimité » (i.e. trop général). Denis s'y opposa. Il se déclara « hostile à tout programme qui limitait la liberté du professeur ». Hamelin défendit Durkheim, mais, nota le rédacteur du procès verbal de l'Assemblée, « Denis et les autres historiens [prirent] à partie la sociologie ». Durkheim reprit la parole pour défendre son projet:

Il faut indiquer des questions précises pour tirer la philosophie des questions générales. En outre, ajouta-t-il, et en raison de ce travers, on juge les candidats sur des qualités de pure forme, qui sont précieuses mais insuffisantes pour faire un philosophe. On sortira ainsi du vague et on cherche à faire place à des mérites qui ne soient pas purement littéraires.

Denis nota perfidement que Durkheim avouait vouloir exercer une pression sur l'enseignement supérieur, ce qu'il refusait de son côté de toutes ses forces. Le doyen (et philosophe) Espinas défendit le projet de Durkheim, car le programme de philosophie était « démesuré », ajoutant que les étudiants assistaient sans intérêt aux cours qui ne préparaient pas directement au concours24.

Un an plus tard, à la séance du 19 juin 1895, le sujet revint sur le tapis: une circulaire ministérielle demandait aux Facultés de délibérer sur les modifications qu'il y aurait à apporter au régime des concours d'Agrégation de philosophie. Durkheim soumit à ses collègues le projet, rédigé avec ses collègues Rodier et Hamelin25. Des copies furent distribuées et discutées à la séance suivante du 24 juin.

Figures 1 et 2:
Figures 1 et 2:

Propositions de réforme des épreuves du concours de l'agrégation de philosophie (Archives départementales de la Gironde, liasse Faculté de Lettres, cote T 60).

Citation: Durkheimian Studies 24, 1; 10.3167/ds.2020.240102

La seule discussion26 porta sur la proposition d'autoriser les candidats qui avaient seulement la licence de science à se présenter au concours. Édouard Bourciez estima que ce serait un inconvénient. Durkheim rétorqua que le cas ne se présenterait qu'exceptionnellement puisque les candidats auraient à faire preuve d'aptitudes philologiques et devraient maîtriser les auteurs grecs et latins au programme. Le projet fut adopté sans modification et discussion par 13 voix contre 15. On sait qu'il ne vit pas le jour.

Discussions administratives

Les interventions de Durkheim ne concernaient pas seulement les étudiants. Certaines tournaient autour des questions qui touchaient l'administration et les statuts des enseignants.

À propos du statut des doctorants

C'est à la séance du 19 janvier 1888, l'une des premières auxquelles il assista, que Durkheim réagit aux provocations d'Ernest Denis, encore lui, toujours très libre dans ses propos. Celui-ci venait de déclarer qu'il était inutile d'engager les non docteurs dans les Facultés ! Sachant que beaucoup de membres de l'Assemblée préparaient leurs thèses, l'idée avait de quoi choquer. Durkheim ne se démonta pas et prit la parole pour faire observer « qu'à ce compte là, la moitié de la Faculté de Lettres n'en ferait plus partie ! ». Il ajouta que « si on a appelé des non docteurs, c'est qu'on leur reconnaissait une utilité ». En outre, il fit remarquer que « leur position s'était détériorée »: autrefois, « on leur constituait une position privilégiée afin de les aider à préparer leur thèse. Aujourd'hui, ils font office de titulaires puisqu'on les charge de cours publics. »

Le débat s'engagea entre Denis et Durkheim et deux clans se formèrent progressivement au fil des échanges: Imbart de la Tour se rangea du côté de Durkheim, ainsi que Camille Jullian. En face, Denis trouva Gébelin comme allié, qui estima que la position des chargés de cours (et celle des maîtres de conférences27) était au contraire « fort enviable ». Espinas (alors doyen) força Durkheim à reconnaître que les non titulaires cherchaient à rentrer à la Faculté, ce qui était la preuve de la désirabilité de cette situation. Deux générations se faisaient face: celle des titulaires s'opposait à celle des doctorants, parfois normaliens, de promotions voisines.

Cependant, Durkheim ne lâcha rien. Il démontra tout à la fois sa vigueur, son audace et sa ténacité. Il estima qu'en entrant dans une Faculté, on faisait preuve de « désintéressement » car « on acceptait un traitement moindre que si on était resté au lycée ». Il se plaça (non sans un certain aplomb) dans un registre sacrificiel, soutenant la thèse selon laquelle les universitaires doctorants « sacrifiaient à des avantages supérieurs aux considérations pécuniaires », tandis que « le professeur de lycée préférait une situation pécuniaire à une situation morale »28 La situation était selon lui « très désavantageuse », et cela d'autant plus, insista-t-il, que « la nomination était provisoire ». Son propos n'émut personne. Mais il s'était manifesté à l'assemblée dans toute sa personnalité, il avait dévoilé son caractère entier qui ne manqua pas d'en impressionner certains. On savait à quoi s'en tenir avec cet enseignant.

La question des chaires

À plusieurs reprises, l'Assemblée des professeurs trouva des occasions de discuter des chaires libérées, inoccupées, à pourvoir ou à créer. Durkheim insista par exemple pour que fut réglée la question de la titularisation de Marcel Marion29, professeur d'histoire contemporaine. L'idée était qu'il put être mis sur la chaire d'Ernest Denis qui avait quitté Bordeaux pour une suppléance à Paris, mais qui était toujours titulaire de la chaire comme cela se faisait alors.

La séance du 23 mai 1898 fut tendue. D'un côté, certains professeurs (Jullian, Waltz, etc.) souhaitaient l'ouverture d'une chaire d'Antiquités orientales. De l'autre, certains n'en voyaient pas l'intérêt. Le philosophe Rodier qui n'avait pas toujours la langue dans sa poche30 se demanda si cette proposition n'était pas faite « pour l'intérêt d'une personne particulière, plutôt que dans l'intérêt de la Faculté ». Jullian s'offusqua contre cette interprétation très insinuante. Rodier déclara poser simplement la question et jura qu'il n'insinuait rien. Cependant, il insista: « un cours d'Antiquités orientales ne répondait à aucun besoin de la Faculté: il n'attirerait ni les étudiants, ni le public ». Il proposa à la place une chaire d'histoire contemporaine pour Marcel Marion (comme Durkheim à la séance précédente), ou pour Imbart de la Tour. Cependant l'assemblée vota pour la chaire d'Antiquité à 7 contre 331.

À la séance du 2 mai 1892, alors que Durkheim n'avait pas encore soutenue sa thèse, il n'hésita pas à donner son avis sur les modalités d'ouverture de nouvelles chaires, comme s'il anticipait les conditions de sa propre titularisation. Avec Espinas, il réclama la garantie que certaines chaires restent immuables et survivent au départ (mutations, retraite, décès) de leurs titulaires. Il voulait que les chaires de philosophie ne soient pas empêchées par les « différents ordres d'enseignement ». Il pensait aux médecins et aux juristes qui risquaient de menacer ces chaires32 au sein de l'université.

À la séance du 16 décembre 1896 qui intervint cette fois peu de temps après sa titularisation comme professeur sur la chaire de science sociale33, il discuta les modalités de la titularisation en général, observant qu'il fallait que cela soit une chaire et non les avantages de la titularisation que l'on attribue aux chargés de cours et aux Maîtres de conférences34. De même, il demanda que la Faculté soit consultée quand se présentait un chargé de cours ou un Maître de conférences sur une chaire qui viendrait à ne plus être occupée par son titulaire, suite à une mutation, un décès ou une mise à la retraite. Il s'interrogeait sur la nature d'une chaire: devait-elle être personnelle ? Si oui, dans quelle mesure un enseignement magistral était-il lié à une personne particulière35 ?

À la séance du conseil de l'université du 29 juin 1896, il rentra dans des considérations administratives subtiles. Il distingua la nomination par décret présidentiel au grade de professeur adjoint (son cas de 1894 à 1896) et l'ouverture d'une chaire par arrêté ministériel. Il se demandait comment un arrêté ministériel pouvait suspendre un décret présidentiel. Personne ne répondit.

À travers ces exemples, on découvre qu'il abordait des questions procédurales et administratives complexes. Ses interventions nous démontrent qu'il était loin de s'en désintéresser, contrairement à ce que semblait insinuer le recteur en 1894 (voir l'exergue de l'article). Et ce n'est pas tout: il lui arriva de se préoccuper des règles de fonctionnement de l'Assemblée des professeurs elles-mêmes, comme on va le voir36.

Sur les procédures de fonctionnement du conseil

À la séance du 21 juin 1896, il discuta de procédure à propos des prérogatives respectives du conseil universitaire et du « conseil général » (instance qui réunissait les Facultés de Lettres, science, droit et médecine). Il ne trouvait pas juste qu'une minorité qui aurait échoué devant la Faculté fut mise dans l'impossibilité de chercher à faire prévaloir son opinion devant le conseil général. Mais personne ne le suivit dans cette contestation.

À cette époque qui correspondait à sa titularisation, de plus en plus hardi et sûr de lui, Durkheim prit des positions sur le fonctionnement du Conseil. Ainsi, à la séance du 17 mars 1897, il demanda avec Radet qu'on ne discutât plus de propositions sans qu'elles n'aient été préalablement inscrites à l'ordre du jour, à moins que quelqu'un n'en ait demandé l'urgence. Cette alliance avec Radet fut la dernière, et elle n'est pas sans évoquer, selon nous, la compétition qui se joua alors peut-être entre les deux jeunes professeurs pour accéder au poste de doyen ou pour occuper des positions de pouvoir au sein de la Faculté37.

À la séance du 29 juin 1898, le doyen Stapfer proposa qu'on désignât à l'amiable les surveillances du Bac. Durkheim s'y opposa, rappelant que ce système avait été jadis en usage et que ses inconvénients avaient été reconnus. L'assemblée continua donc de pratiquer le tirage au sort qui était toujours favorable à Durkheim !

Représenter la faculté à l'extérieur

À la séance du 26 juin 1894, alors que la Faculté de Lyon invitait la Faculté de Bordeaux à participer à un congrès et qu'Imbart de la Tour se proposait pour s'y rendre au nom de la Faculté de Lettres, Durkheim s'y opposa au motif que

la Faculté ne voulait pas être représentée, parce qu'à côté des questions précises dont la liste a été communiquée (absente du PV), il en sera d'autres qui devront engager le délégué sans entente préalable avec les collègues.

Alors que le doyen proposait à Durkheim de s'y rendre aussi, celui-ci rétorqua qu'il ne pouvait pas s'engager si longtemps à l'avance. Finalement, le doyen décida de n'envoyer personne et on s'en tint à un simple courrier…

Vie de la recherche

À côté des questions liées à la vie étudiante et au métier d'enseignant, à celles qui se rattachent aux fonctions administratives concernant davantage les professeurs, on trouve des interventions qui concernent la dimension savante des membres de l'Assemblée. Durkheim, on va le voir, s'y intéressa beaucoup aussi.

Abonnements à des revues et autres achats pour la Bibliothèque universitaire

Durkheim, on s'en doute et on le sait par ailleurs, s'intéressait beaucoup à la bibliothèque universitaire et à son fonds scientifique. Il prit ainsi l'initiative d'abonner la Bibliothèque universitaire à une série de revues étrangères: les Zeitschrift fur ethnologie (séance du 11 décembre 1888), les Archivio di psychiatria (séance du 16 décembre 188938), les Zeitschrift fur Volkerpsychologie (séance du 14 novembre 1892), la Revista de sociologia (séance du 26 novembre 1900). Ces abonnements sont à mettre en relation avec ses cours publics sur la famille (1888 et 1891), le suicide (1889), le crime (1892) et plus globalement ses cours de Physique générale des mœurs et du droit qui furent reconduits à deux reprises (1887, 1890, 1893, puis 1896–1899)39. On y trouve la confirmation que son intérêt pour l'ethnologie remonte à ses débuts à Bordeaux, et peut-être même encore avant40. Quant à la lecture des médecins et psychiatres sur les fous, les suicides, et les criminels, cela remonte à son année de congé sabbatique en 1885–1886, au cours de laquelle il avait emprunté Despine à l'ENS (Béra, 2017). Notons que c'est à la demande d'Imbart de la Tour, historien de la Réforme, que l'université souscrivit à la Revue d'histoire des religions (séance du 2 décembre 1896), revue que Durkheim emprunta à plusieurs reprises pour monter ses premiers cours de sociologie religieuse.

Autre exemple de l'investissement de Durkheim sur ces questions scientifiques: à la séance du 7 décembre 1891, alors que le doyen évoquait un crédit de 1000F pour les collections de la Faculté, Gebelin demanda l'achat de cartes de géographie. Durkheim en profita pour réclamer l'acquisition de « collections statistiques », sans plus de précision41.

Le 28 janvier 1892, on apprend qu'il fut élu par 8 voix sur 14 (il était loin de réunir l'unanimité) délégué à la commission de la bibliothèque, instance où les représentants des différentes disciplines se réunissaient pour se partager les fonds. Il rejoignait le doyen Espinas et l'historien Denis pour soutenir les positions de la Faculté de Lettres. À la séance du 29 mars, Denis évoqua d'ailleurs des « incidents à la dernière commission » à propos de la répartition très défavorable des crédits: la Faculté des Lettres avait été lésée avec seulement 800F, alors que la Faculté de Droit en avait obtenu 1200F, celle de Médecine 1800F et celle de Sciences 2000F.

À la séance du 6 février 1895, Durkheim fut cette fois-ci choisi à l'unanimité pour représenter la faculté de Lettres dans cette commission. Il n'existe cependant pas d'archives, à notre connaissance, qui puissent prendre le relai et nous aider à mieux connaître son activité au sein de cette instance.

La vie de la revue des Annales du Midi

La séance du 28 février 1896 mit en débat la situation de la Revue des Universités du Midi42. L'historien Radet proposa de fonder une « Bibliothèque des Universités du Midi » et ajouta—sans doute pour appâter Durkheim – qu'on pourrait y publier « un travail prêt de Durkheim sur Montesquieu qui serait excellent comme amorce43 ». Selon Radet, Bordeaux garderait à sa charge l'Antiquité, à côté de la ville de Toulouse. Cette période était la spécialité de bien des professeurs de la Faculté, dont lui-même, ancien élève de l'école d'Athènes44. Si la proposition fut acceptée à l'unanimité, Durkheim n'en remarqua pas moins que la question réelle qui se posait était de savoir si « nous transformons notre [sic] revue en revue d'Antiquités ». Dans ce qui constitua le premier affrontement à fleuret moucheté avec le futur doyen (1899), Durkheim se fit administrer en réponse une petite leçon sur la spécialisation, ce qui est assez piquant: Radet lui rétorqua que « seul un public spécial est un public constant. Il faut donc spécialiser notre revue ». Durkheim insista et demanda si les circonstances étaient favorables à une spécialisation: « On se spécialise quand on a pléthore de collaborateurs. Est-ce le cas ? » demanda-t-il avec malice. Il ajouta « qu'il faudrait essayer la spécialisation sans l'annoncer et qu'une entente préalable serait nécessaire avec les autres universités ». Cette entente avait eu lieu, mais il n'avait pas été tenu au courant45. Il est cependant intéressant d'entendre Durkheim débattre en Assemblée à propos de la spécialisation, qui plus est d'une revue, en février 1896, au moment où ce spécialiste de la division du travail commençait à s'interroger sur le lancement d'une revue spécialisée de sociologie.

Conclusion

Au-delà des prises de parole de Durkheim, des sujets traités pendant les assemblées, ce document nous a permis de faire resurgir un peu du monde perdu de la Faculté de Lettres de Bordeaux autour de 1900, d'entrebâiller la porte qui n'était pas complètement refermée sur la sociabilité des collègues de Durkheim. On y découvre une Assemblée de professeurs et ses sujets de conversations, mais aussi des amitiés et ses inimités. On aperçoit les indices de quelques ambitions méconnues, d'un Durkheim qui était loin de se désintéresser des affaires de l'université et qui n'était pas fermé du tout à certaines ambitions administratives. Le jugement du recteur Couat mis en exergue de l'article date de 1894, et celui-ci put se méprendre alors sur les intentions et les ambitions du jeune professeur non encore titularisé qui, au cours des assemblées, faisait partie des plus investis. C'est ce même recteur qui mourut subitement en 1898, à l'enterrement duquel se déroulèrent les incidents que l'on sait, qui débouchèrent sur la suspension du doyen Stapfer et modifia les équilibres instables entre professeurs. Le recteur Couat et le doyen Stapfer étaient presque les seuls auprès desquels Durkheim pouvait confier son désarroi pendant l'Affaire46. Il ne faut donc pas prendre pour argent comptant ce vieux jugement de Couat, vite périmé et sans doute maladroit, et reconsidérer plutôt les ambitions décanales de Durkheim qui lui ne se méprenait nullement sur les ambitions de son ancien condisciple à Normale Sup:

Radet est un esprit faux, faussé encore plus que nature par le désir de devenir doyen. O ambitions !

Ce n'est pas celui dont l'attitude est la plus misérable. Celui qui tient la corde, c'est Jullian, non par sa violence, mais par sa politique47.

« O ambitions ! ». Au fond, cette pique rageuse et moqueuse, il se l'adresse aussi un peu à lui-même. N'a-t-il pas conscience d'avoir nourri des ambitions déplacées ? Il semble qu'il dut investir ailleurs et autrement ses ambitions de leadership, il les déplaça du côté de son entreprise de fondation disciplinaire, toute scientifique, dont le succès ne dut pas laisser indifférents ses collègues bordelais moins originaux – à en juger par le jugement de la postérité. Durkheim avait de l'ambition, lui aussi, mais elles furent contrariées par le climat politique et universitaire bordelais, où le cœur de la République dreyfusarde ne battait pas, c'est le moins qu'on puisse dire. Sa défaite et son dégoût transparaissent dans ses dernières interventions au sein de l'Assemblée. Puis il finit par se taire et par assister en silence à ce jeu social qui ne l'intéressait plus; finalement, il renonça tout à fait et il ne répondit plus aux convocations. Muet, puis absent: Durkheim profitera de l'appel d'air produit par la suppléance de la chaire parisienne de Buisson pour s'envoler vers d'autres cieux. Au risque de perdre sa chaire de science sociale, mais il n'en pouvait plus.

Annexe

Frise chronologique des enseignants de la Faculté de Lettres entre 1887 et 1902 (Tableau A.1); Table chronologique des assemblées (Tableau A.2).

Tableau A.1:  Frise chronologique des enseignants de la Faculté de Lettres entre 1887 et 1902 (classés du premier au dernier arrivé).Tableau A.1:  
Tableau A.2:  Table chronologique des assemblées (dates, sujets, intervenants).
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Les réunions commencent le dimanche 27 novembre 1881 sous la direction du recteur Couat. Il y en aura 31 avant l'arrivée de Durkheim. Nous n'avons pas résumé le contenu de ces séances.

En réalité, L'Écho des écoles. Collection (incomplète) disponible à la bibliothèque de l'Arsenal, numérisée à notre demande en 2016 par la BNF.

Bulletin de la société des amis de l'université de Bordeaux, n° 1, 1891 jusqu'au n° 16, 1912. Cote PL8215 de la BUL actuelle.

Quand Durkheim est concerné (et intervient), nous avons inséré les séances du conseil de la Faculté, autre archive complémentaire.

Notes
1

Renseignements confidentiels du dossier de Durkheim. Le conseil de la Faculté le nomma professeur adjoint dans la foulée, le 14 novembre.

2

Je remercie Bernard Lachaise, professeur émérite d'histoire contemporaine à l'Université Michel de Montaigne, qui m'a orienté vers une partie des archives de l'Université déposées aux Archives départementales de la Gironde (ADG) alors que je faisais mon HDR sur les étudiants de Durkheim soutenue en novembre 2017. Il a gentiment accepté de faire partie de mon jury. Tous mes remerciements également à Cyril Olivier, chef du bureau des recherches et de la valorisation des ADG. Il n'a jamais ménagé sa peine pour mettre à ma disposition les documents dans les meilleures conditions, et ceci depuis des années.

3

De nombreuses sources se recoupent et montrent toutes un Durkheim à l'éloquence remarquable. On peut se référer au récit de sa soutenance de thèse dont on possède un compte rendu vif et complet. Voir aussi les comptes rendus de soutenances de thèses auxquelles Durkheim assista, cette fois en tant que membre du jury (Karady, 1975, tirés de la revue ou dans Lukes, annexes); ou encore les comptes rendus des échanges à la Société française de philosophie (par exemple son échange avec Seignobos, assez humiliant pour ce dernier tant les qualités orales sont inégales); ou encore les appréciations des recteurs dans son dossier confidentiel regroupées dans cet article.

4

Sa biographie de 2007 donne en revanche un aperçu de ses interventions au conseil de la faculté de la Sorbonne à partir de 1906 (et non 1902, puisqu'il n'était que suppléant).

5

Parallèlement, mais plus rarement, on indique ses interventions au Conseil de l'Université à partir de sa titularisation qui lui en ouvrit l'accès. C'est une instance supérieure qui a des compétences plus importantes (budget, chaires, etc.). Seuls les titulaires (professeurs et professeurs adjoints) y avaient accès.

6

Voir notre annexe sur le bilan des interventions et les thèmes abordés.

7

On sait par les Lettres à Mauss qu'il cessa de concevoir de nouveaux cours de sociologie à partir de ce moment, se contentant de répéter les anciens (voir notre article, « Durkheim enseignant et chercheur », 2019).

8

La seconde partie de cet article sera consacrée à l'identification des deux camps adverses. Elle sera publiée dans une prochaine livraison.

9

Cependant, Durkheim avait déjà tenté de quitter Bordeaux à deux autres reprises, ce qui relativise son attachement à ce poste: en 1893 pour la chaire d'économie sociale de Paris et en 1897 pour la chaire de philosophie sociale au Collège de France. On ne peut donc pas attribuer à la seule affaire Dreyfus et au climat délétère qui en découla sa volonté de partir.

10

Séance du 14 février 1889.

11

Il parvint à rallier Ernest Denis et il décidèrent à l'unanimité d'ouvrir les conférences de pédagogie, littérature, histoire, langues vivantes aux aspirants aux certificats d'aptitude à l'inspection primaire et au certificat d'aptitude aux professeurs des écoles normales.

12

Une bourse annuelle correspondait à 1500 Francs. Pour information, le traitement de Durkheim était de 5000F. Il était certainement difficile de vivre avec 1500F, mais cela rendait au moins les études possibles. Certains étudiants complétaient ce pécule en donnant des leçons privées (comme Cachin); d'autres recevaient une aide de leur famille. Durkheim obtint par ailleurs une bourse pour l'étudiant Lenègre à la séance du 11 juillet 1891. À l'inverse, il avertit l'assemblée du 21 juin 1892 que « l'étudiant Maus » [sic] renonçait au privilège d'une bourse pour la seconde année. Il devint donc un « étudiant libre » c'est-à-dire qu'il finança ses études sur ses propres deniers (en clair: ceux de la famille Durkheim-Mauss qui s'était entendue sur cet « investissement » jugé rentable à terme).

13

C'est l'une des dernières interventions de Durkheim en Assemblée. On est alors en pleine affaire Dreyfus, Radet a remplacé Stapfer au décanat depuis 1899 et Jullian est devenu son assesseur.

14

Cette détestation est une information tirée de la correspondance avec Rodier qui sera publiée prochainement, en collaboration avec ses descendants que nous avons pu retrouver. Merci à Soline Goux et Louis Rodier de m'avoir communiqué ces courriers inédits qui ont été récemment déposés par la famille à la Sorbonne et vont être inventoriés (avant de pouvoir être consultés) en vue de compléter avantageusement le fonds V. Cousin où l'on trouve déjà les papiers de Hamelin. Voici un extrait d'une lettre de novembre 1905: « Cirot ne se distingue que par une médiocrité intellectuelle – à ce que disent les spécialistes – qui n'a d'égale que sa médiocrité morale, ou plutôt qui n'est surpassée que par celle-ci ». Lettre suivante: « On m'assure en effet que Cirot est en dessous de tout. Mais il y a plus, et au point de vue moral vous avez oublié ou je vous ai laissé ignorer ce qui s'est passé. Cirot est le seul membre de la Faculté auquel j'ai cessé de parler et de tendre la main, [souligné par lui] en dehors du service, car il a joué avec moi un double jeu éhonté. Quinze jours après m'avoir dit qu'il appréciait l'affaire comme nous, il a signé la déclaration que vous savez. Je l'ai trouvé plus ignoble que Jullian ». On voit que 6 ans après, Durkheim est encore blessé par les campagnes anti-dreyfusardes de certains de ses collègues d'Histoire et de Lettres de la Faculté.

15

Il semblerait qu'Abadie, fils cadet d'un tailleur du régiment d'infanterie, ait été une forte tête. Il devint selon notre enquête sociétaire de la Comédie Française. Il est probable qu'il se soit engagé en faveur de Dreyfus aux côtés de son professeur Durkheim. Cette séance du conseil est assez significative: elle met en évidence la tension entre les professeurs à propos de questions secondaires alors qu'ils sont opposés sur des questions politiques sous-jacentes. C'est d'ailleurs la dernière intervention de Durkheim à l'Assemblée, qu'il boycotta ensuite.

16

Séance du 16 décembre 1896.

17

Soit une centaine de francs avec les frais d'inscription obligatoire à la bibliothèque universitaire, un peu plus avec les frais d'examens.

18

Le vote donna le résultat suivant: 10 sur 17 s'exprimèrent pour la suppression.

20

C'est-à-dire ceux qui étaient en histoire, langues ou philosophie.

21

La question du latin se retrouve dans la correspondance d'un étudiant qui échoua plusieurs fois en Licence mais qui parvint néanmoins à franchir le cap à la troisième tentative. Dans la correspondance (inédite) de Louise Marcon de Landas avec son neveu Louis, qui lui finançait une partie de ses études, la tante évoque avec lui « ce maudit latin » qui lui causa de grandes peines. Merci à son arrière petite-nièce de m'avoir communiqué ce précieux lot de lettres.

22

Seulement 3/15 voteront pour la suppression de l'agrégation.

23

Il n'est malheureusement pas conservé aux archives. Cependant, à une autre cote des ADG, on a pu retrouver un document qui pourrait être ce projet.

24

Finalement, les articles (non précisés) sont adoptés par 12 voix contre 2. Il semble que Denis ait voté contre. Cet enseignant atypique s'est battu sur les barricades de la commune en 1870 et il a favorisé l'émancipation du peuple tchèque qui lui voue un grand culte encore aujourd'hui. C'était un personnage haut en couleur, libre d'esprit, sans aucun doute hors du commun et profondément original. Il n'est pas inintéressant de noter qu'il écrira plus tard avec Durkheim le seul livre que ce dernier ait partagé sur une couverture, Qui a voulu la guerre ?

25

On découvre que Durkheim devient le « leader » du groupe des philosophes après le départ d'Espinas en 1893. Hamelin n'avait certainement pas la personnalité de leader et Rodier venait juste d'être nommé (de plus, Hamelin était son maître). Durkheim fut nommé directeur d'études des philosophes à la séance du 2 décembre 1896. Il était alors le plus gradé des philosophes puisque Hamelin ne soutint sa thèse qu'en 1906.

26

Il est vrai que deux protagonistes avaient quitté Bordeaux pour Paris: le doyen Espinas (1893) et l'historien Ernest Denis (1895).

27

Le statut de maître de conférences a été créé par la loi de 1877. Il n'est pas comparable à celui que nous connaissons aujourd'hui puisqu'il est à présent impossible de devenir maître de conférences sans être docteur. À l'époque, c'était parfaitement possible et même le cas général. Le maître de conférences était plus proche du chargé de cours actuel, précaire à l'université: son statut était renouvelable tous les ans. La titularisation ne pouvait être possible qu'avec la thèse et elle débouchait sur les postes de professeur-adjoint ou directement de professeur.

28

L'argument était un peu outré. Durkheim fit preuve d'une certaine mauvaise foi: il est évident que la situation pécuniaire du non titulaire était plafonnée à court terme, mais c'était un investissement pour une situation qui deviendrait bien plus avantageuse ensuite. Durkheim atteignit 9000 francs en devenant suppléant à Paris (et 12000 quand il fut titularisé), des traitements qu'il n'aurait jamais pu espérer atteindre en restant professeur de lycée de province. En outre, il ne précise pas un autre fait fondamental (toujours vrai aujourd'hui): le professeur de lycée, agrégé ou simplement licencié, était astreint à un service d'enseignement de 12 à 15 heures par semaine, de septembre à juin; de son côté, le professeur de Faculté, y compris non titulaire, devait 3 heures par semaine de décembre à Pâques. Il avait certes les copies du « bachot » et les examens de Licence à assumer, mais le professeur de lycée n'était pas, de son côté, exonéré de corrections répétitives.

29

Séance du 29 avril 1898. Marcel Marion (1857–1940) fut agrégé d'histoire en 1880, deux ans avant Durkheim qui put faire sa connaissance à l'ENS. Il fut Docteur en 1892, un an avant Durkheim et fut finalement nommé au Collège de France en 1912. Spécialiste d'histoire économique, il était le fils d'un secrétaire de préfet.

30

Son dossier administratif le montre souvent revendicatif.

31

Il semble que cette nomination dût autant à l'affaire Dreyfus qu'au réseau d'historiens antiquisants très influents au sein de l'Assemblée de la faculté de Lettres. Georges Foucart (1865–1943), associé à la Revue des Études anciennes, fils de Paul Foucart (1836–1926) professeur au Collège de France, fut finalement nommé à cette chaire. Il était par ailleurs signataire de la ligue des patriotes. En plus d'être un héritier, il était donc anti-Dreyfusard et à ce titre il s'inscrivait dans le réseau Radet-Jullian, via la revue. Durkheim se désola de cette nomination dans une lettre à Mauss. Le père de Foucart échoua plus tard à faire entrer son fils au Collège de France, en dépit de ses tractations avec ses collègues.

32

Loin de méconnaître les questions administratives, on découvre que Durkheim s'y entendait parfaitement. Le problème qu'il soulevait est au cœur des questions contemporaines où des grandes entités administratives (on pense à l'Université de Bordeaux) sont dirigées par des professeurs qui peuvent se trouver en position de répartir les budgets, au détriment des autres Facultés (Droit, économie, etc.). Les conflits de disciplines sont alimentés par les directions collégiales interdisciplinaires.

33

Il fut nommé par décret présidentiel au grade de professeur de science sociale et, dans le même geste, la chaire de science sociale fut instituée, qui était donc aussi sa chaire.

34

Cette prise de position sur la question de la titularisation le concernait directement puisqu'il venait de quitter (décret présidentiel du 13 décembre 1894) le statut de chargé de cours, précaire, pour obtenir celui de professeur adjoint, sur proposition du conseil de l'Université et du doyen Stapfer (séance du 14 novembre 1894, adoptée à l'unanimité), puis celui de professeur titulaire sur sa chaire de science sociale en 1896. Le ministère donna son accord de principe (séance du conseil du 18 mai 1896) et la nomination fut avalisée par le conseil à la séance du 29 juin (puis vint le décret présidentiel du 1er juillet 1896).

35

Cette question se posera très concrètement quand des prétendants à la succession de Durkheim se présentèrent (Rodier, Lapie et Richard) et se disputèrent « sa » chaire de science sociale. Voici ce qui se passa, si nous avons bien compris le déroulement des séances du conseil de l'Université (il ne s'agit donc plus de l'Assemblée des professeurs): à la séance du 26 mai 1904, quand on proposa à Rodier de succéder à la chaire d'Espinas en philosophie, non occupée depuis le départ de ce dernier à Paris en mars 1894, il déclara préférer la chaire de science sociale si elle devenait vacante (ce qui ne fut pas le cas, semble-t-il). Non pas tant qu'il se targuât d'une quelconque expertise en la matière (il était spécialiste de la philosophie grecque et d'Aristote), mais simplement parce qu'il voulait qu'on réservât la chaire de philosophie à son maître Hamelin qui travaillait toujours sur sa thèse – et qui ne l'acheva que 10 ans plus tard à Paris… À la séance du 6 juin 1905, après le départ d'Hamelin, à la lecture du rapport de Rodier qui présenta Lapie contre Richard pour occuper la chaire de philosophie, c'est Richard qui l'emporta (8 voix contre 1). À la séance du 19 octobre 1906, après le départ de Rodier, Richard demanda son transfert sur la chaire de science sociale déclarée vacante (Durkheim ayant été titularisé à Paris), ce qui fut avalisé. « En échange », Durkheim fut nommé au titre prestigieux de « professeur honoraire » de la Faculté sur proposition du même Richard à la séance du 10 novembre 1906 (ce qui devait lui rapporter 3000F supplémentaires si nous avons bien compris, en plus des 9000 de la Sorbonne). Enfin, à la séance du 1er janvier 1907, Richard rapporta en faveur de Lapie contre Ruyssen, pour occuper la chaire de philosophie d'Espinas, déclarée enfin vacante.

36

Rappelons qu'il était l'un des seuls à prendre la parole. Voir l'annexe qui consigne l'ensemble des interventions des Assemblées. La dernière colonne indique les noms des intervenants principaux.

37

L'année 1896 est importante dans la vie de Durkheim à plus d'un titre. Elle marque une rupture entre une phase individuelle de sa carrière, et le basculement dans une phase collective avec le lancement de L'Année. Besnard avait déjà invoqué cette année de transition, qui coïncida avec la mort de son père (février) et de son beau frère Gerson, le père de Mauss. Dans ces conditions, on peut parfaitement imaginer que Durkheim concocta le projet de devenir doyen et d'occuper des positions fortes à Bordeaux, peut-être pour faire venir son neveu et développer son « école » sur place. Il fut un moment question d'ouvrir une chaire de science des religions, mais ce projet fut mis en échec. Durkheim n'avait pas assez d'alliés sur place comparé au groupe des antiquisants qui était dominant et très bien installé.

38

Il se lance alors sur son cours sur le suicide de 1889–1890. Cette revue est celle de l'école italienne de Lombroso.

39

Le cours édité en 1950 sous le titre très mal choisi de Leçons de sociologie à l'initiative du doyen de l'Université d'Istambul reprend une partie de ses cours de Physique générale du droit et des mœurs, sans qu'il soit possible de savoir de quelle année il s'agissait. Il est de 1899, semble-t-il. Voir l'article de François Pizarro Noël dans cette livraison sur la leçon inédite sur les sanctions, qui est l'occasion de revenir sur la datation des cours de Physique générale des mœurs et du droit.

40

La leçon inaugurale du cours sur la famille en 1888 le montre aussi très clairement.

41

Peut-être s'agissait-il des bilans statistiques annuels qui lui permirent d'alimenter son cours de 1892 sur le crime ?

42

Revue originellement intitulée Annales de la faculté des Lettres de Bordeaux, créée par Couat, Liard, Luchaire, Foncin et Collignon en 1879 afin de publier les travaux des enseignants. Elle devient la Revue des Universités du midi, avec le supplément Les Archives des universités du Midi en 1895, divisées en plusieurs sections: section 1 « Antiquités » pour Bordeaux, section 4: « Littérature et science sociale » pour Aix, etc. En 1899, elle deviendra la Revue des études anciennes, toujours dirigée par Radet. Les collaborateurs principaux furent Jullian, Paris, Ouvré (Henri), Waltz, de la Ville de Mirmont, Bourciez, de Threverret, Masqueray, Bouvy (bibliothécaire), Brutails (archiviste), Imbart de la Tour, Zyrowsky et même Rodier (spécialiste d'Aristote). Durkheim n'y publia jamais.

43

S'agissait-il de la thèse latine remaniée de Durkheim?

44

Il a d'ailleurs écrit une histoire de l'École d'Athènes: L'Histoire et l'œuvre de l'école d'Athènes, 1901.

45

On verra dans une prochaine livraison que Durkheim se trouvait souvent en porte-à-faux dans cette Assemblée des professeurs qui prenait des airs de comité de rédaction d'une revue à laquelle presque tous les professeurs collaboraient, sauf quelques-uns.

46

« Je suis las moralement. Je viens de passer le plus triste hiver; tous ces lamentables événements, l'impression qu'ils nous donnent de notre isolement moral, le spectacle écœurant de tant de lâchetés avait fini par avoir raison de mon courage. L'état du milieu bordelais, et j'entends du milieu universitaire, avait contribué pour beaucoup à ce résultat. Je ne puis guère causer de tout cela, de manière à me réconforter vraiment, qu'avec mon collègue Hamelin et le Recteur [Couat]. Dans ces conditions, on finit par se replier sur soi et par se décourager de l'action » (Durkheim, 1975a).

Références

  • Béra M., 2017, HDR, « Sociologie des premiers étudiants de Durkheim à Bordeaux ».

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  • Béra M., 2019, « Durkheim enseignant et chercheur », in Histoire de la sociologie à la lettre, Vannier P. (dir.), Toulouse, Presses universitaires du Mirail.

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  • Bulletin de la société des amis de l'université de Bordeaux, 1891–1912, 116.

  • Denis E. et Durkheim É., 1915, Qui a voulu la guerre ? Paris, Colin.

  • Durkheim É., 1975a [1898], Lettre à Bouglé, 22 mars 1898, in Textes, 2, p. 423. Ed. de Minuit (V. Karady)

  • Durkheim É., 1975b [1898], Lettre à Bouglé, 28 novembre 1898, in Textes, 2, p. 427, Ed. de Minuit (V. Karady)

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Contributor Notes

Matthieu Béra est Maître de conférences en sociologie à l'université de Bordeaux (Collège Droit et économie). Il est rattaché à l'IRDAP de cette université (Institut de recherche en droit des affaires et du patrimoine) et au Césor (Centre d'étude en sciences sociales du religieux) de l'EHESS depuis 2019. Depuis une dizaine d'années, ses recherches portent sur Durkheim et la fondation de la sociologie. Il a publié Durkheim à Bordeaux (Confluences, 2014) et en co-direction (à paraître chez Garnier) Durkheim et la religion d'hier à aujourd'hui. Il a publié de nombreux articles dans les Durkheimian Studies (2009, 2011, 2013, 2014, 2016), L'Année sociologique (2017, 2019), Contextes (2012), Raisons politiques (2012) autour des origines de la sociologie, des sources et des références de Durkheim et de l'histoire de L'Année sociologique. Il a soutenu en 2017 son habilitation sur « Les premiers étudiants de Durkheim à Bordeaux » (ENS Cachan). Il prépare actuellement les éditions scientifiques de correspondances inédites de Durkheim avec son ami et collègue Georges Rodier et son étudiant Marcel Foucault, ainsi que celles de deux cours retrouvés sur la famille (1891–1892) et le crime (1892–1893). Il est par ailleurs co animateur du RT 49 (réseau thématique) « histoire de la sociologie » de l'Association française de sociologie et rédacteur en chef de la revue Les Études sociales.

Durkheimian Studies

Études Durkheimiennes

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    Propositions de réforme des épreuves du concours de l'agrégation de philosophie (Archives départementales de la Gironde, liasse Faculté de Lettres, cote T 60).

  • Béra M., 2017, HDR, « Sociologie des premiers étudiants de Durkheim à Bordeaux ».

    • Export Citation
  • Béra M., 2019, « Durkheim enseignant et chercheur », in Histoire de la sociologie à la lettre, Vannier P. (dir.), Toulouse, Presses universitaires du Mirail.

    • Search Google Scholar
    • Export Citation
  • Bulletin de la société des amis de l'université de Bordeaux, 1891–1912, 116.

  • Denis E. et Durkheim É., 1915, Qui a voulu la guerre ? Paris, Colin.

  • Durkheim É., 1975a [1898], Lettre à Bouglé, 22 mars 1898, in Textes, 2, p. 423. Ed. de Minuit (V. Karady)

  • Durkheim É., 1975b [1898], Lettre à Bouglé, 28 novembre 1898, in Textes, 2, p. 427, Ed. de Minuit (V. Karady)

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