Les deux catégories cachées de La Doctrine de Durkheim

Le programme de sociologie de la connaissance d'Halbwachs

in Durkheimian Studies
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  • 1 University of Bourgogne, France

Résumé

La Doctrine de Durkheim, texte écrit par Halbwachs en 1918, nous éclaire sur la filiation intellectuelle qui les relie l'un à l'autre. En effet, il met en évidence un intérêt qui va s'avérer durable dans l'œuvre d'Halbwachs : la sociologie de la connaissance, dans la droite ligne de ce que Durkheim présente dans la conclusion des Formes élémentaires de la vie religieuse. Or si Halbwachs insiste sur la portée de l'œuvre de Durkheim en matière de sociologie religieuse dans le domaine de la connaissance, c'est aussi le seul point sur lequel il se permet dans le texte d'adjoindre un développement personnel, preuve supplémentaire qu'il lui accorde de l'importance. Il est d'accord avec Durkheim pour affirmer que la connaissance consiste en un ensemble de classifications dont l'origine est sociale, et qu'ainsi la pensée conceptuelle répond au même besoin que la pensée capable déjà de classer, des primitifs, si bien qu'entre leur pensée logique et la nôtre, la différence n'est que de degrés et pas de nature. Il s'accorde aussi à dire, à la suite de Durkheim et Mauss, que l'évolution fait passer de classifications totémiques à des classifications spatiales, et à la pensée conceptuelle contemporaine, mais selon lui sans qu'on en sache beaucoup plus sur le passage du 2e au 3e stade de cette évolution. Aussi Halbwachs esquisse-t-il, en guise de complément, un élément de réponse pour combler ce vide, et, ce faisant, révèle une sensibilité qui annonce ses travaux futurs. Aux catégories de la pensée (espace, temps, causalité etc.) déjà étudiées par Durkheim, il ajoute celles de changement et d'individu, dont il va faire usage dans ses travaux ultérieurs pour expliquer ce mouvement de civilisation qu'est le passage des sociétés rurales aux sociétés urbaines.

Le contexte de production du texte

Il a été établi qu'Halbwachs a reçu la commande pour cet article sur « la doctrine de Durkheim » de Lévy-Bruhl, directeur de la Revue Philosophique, le 2 décembre 1917, et achevé son texte dans le courant du mois de février 1918 (Hirsch, 2012). Au moment où il reçoit cette demande, Durkheim est mort depuis moins d'un mois1. Halbwachs, quant à lui, a quitté le ministère de l'Armement, où il a travaillé de mai à octobre pour soutenir l'effort de guerre, et a repris ses activités d'enseignement (dans un lycée de Nancy) et de recherche pour « tuer le temps », frustré qu'il est, depuis le début de la guerre, de ne pas combattre au front2. Il déclare faire, entre autres, des mathématiques3. La rédaction de l'article tombe sans doute à point nommé pour combler le vide de l'inaction et il semble qu'Halbwachs se plonge alors intensément dans la lecture de Durkheim. Les lettres écrites à sa femme mentionnent une sorte d'émerveillement à la lecture de l'œuvre de Durkheim. Il en admire le travail « visionnaire » (Basch, 2000, p. 129). « J'ai l'impression d'avoir lu tout cela, autrefois, superficiellement et incomplètement » écrit-il le 13 décembre 1917. « Mon admiration pour notre Maître redouble. C'est d'une profondeur et d'une richesse vraiment renversantes ». Ou encore : « jamais je ne me suis trouvé plus au centre de la “doctrine” qu'en ce moment. C'est très beau, mais il y a bien des lacunes, des incompréhensions. En tout cas c'est une superbe poussée unilinéaire, et je me trompe fort, ou cela ira plus loin que Bergson » (cité par Hirsch, 2012, p. 227).

Le statut du texte

La Doctrine d'Émile Durkheim a été un texte relativement méconnu jusqu'à sa récente réévaluation par Hirsch (Hirsh, 2012). Il est en effet précieux à bien des égards, car il fournit des éléments sur ce que fut la postérité de Durkheim et comment elle fut portée par Halbwachs, en un sens autant que par Mauss4. À ce titre, il faut sans doute relier ce texte à un autre qu'Halbwachs publie en 1925 : Les Origines du sentiment religieux d'après Durkheim5, « résumé aussi exact et même aussi littéral que possible de ces idées qui reçurent leur forme définitive dans son dernier livre » (Halbwachs, 1925, p. 5), dont on peut considérer qu'il fut rédigé dans la lancée. Mais, la portée de La Doctrine va bien au-delà de la simple diffusion de la pensée de Durkheim. Le texte renseigne aussi sur l'influence de la pensée de Durkheim sur celle d'Halbwachs, après 1918, et nous éclaire sur cette filiation intellectuelle.

D'abord parce que, comme Hirsch le suggère, l'article convainquit sans doute Halbwachs de se faire sociologue des religions. Cette forme de redécouverte de la pensée durkheimienne se traduisit en effet par un investissement croissant dans le domaine de la sociologie religieuse. On a en a la preuve, outre le texte de 1925, dans le choix qu'il fait de ses cours (anthropologie et mythologie, sacrifice, religion selon Fustel de Coulages etc.), ou encore dans sa participation aux « réunions du samedi » de l'Université de Strasbourg sur l'histoire des religions (Hirsch, 2012). On peut dès lors penser que la (re)lecture de Durkheim suggéra à Halbwachs des pistes qui éveillèrent son intérêt pour le fait religieux, intérêt dont il ne s'est jamais départi au moins jusqu'en 1941, date à laquelle il publie La Topographie légendaire des évangiles en Terre Sainte.

Mais surtout ce texte révèle un intérêt durable, qui se situe à l'articulation entre la sociologie religieuse et la sociologie de la connaissance, dans la droite ligne de ce que Durkheim présente dans la conclusion des Formes élémentaires de la vie religieuse. Dans une lettre à Mauss du 24 juin 1924, Halbwachs déclare rattacher les Cadres sociaux de la mémoire à la « théorie de l'intelligence et des catégories » impulsée par Mauss et Durkheim6. À cette époque, Halbwachs a déjà depuis un moment commencé à travailler sur la mémoire qui, comme on sait, est pour lui un objet d'investigation privilégié, et sa contribution principale à la sociologie des fonctions mentales, elle aussi préalablement défrichée par Durkheim et Mauss. Prolongeant leurs résultats, Halbwachs arrivera à la conclusion que penser collectivement c'est se souvenir, dans la mesure où les représentations collectives sur lesquelles on s'appuie quand on pense avec les autres sont pleines de la connaissance qu'y ont accumulée les générations passées. Or, cette connaissance passée mobilise obligatoirement des souvenirs. La mémoire est donc à comprendre comme une fonction supérieure de l'esprit (Halbwachs, 1938), siège de cette « hyperspiritualité » dont parlait déjà Durkheim (Durkheim, 1898).

Dans La Doctrine de Durkheim, Halbwachs insiste donc sur la portée de l'œuvre de Durkheim en matière de sociologie religieuse dans le domaine de la connaissance. Et symptomatiquement, c'est le seul point sur lequel il se permet d'adjoindre un développement personnel, alors que par ailleurs il se donne pour règle de restituer fidèlement la pensée de Durkheim. Dans une lettre à sa femme du 20 janvier 1918, il indique en effet qu'il s'interdit, dans le texte, toute critique, mais qu'il s'est noté, à son usage, un certain nombre de « réflexions hétérodoxes qui me sont venues en serrant de près la pensée du maître » (cité par Hirsch, 2012, p. 227). On peut poser l'hypothèse que la rédaction de ce texte fut pour Halbwachs une source d'inspiration, voire un élément déclencheur dans l'orientation de son programme de recherche futur, lequel est une contribution majeure à la théorie durkheimienne de la connaissance, et s'inscrit dans la droite ligne des réflexions de Durkheim sur les représentations collectives, la pensée logique et les fonctions mentales. Examinons d'un peu plus près ce commentaire, ce qu'il nous apprend sur ce que retient Halbwachs, et sur ce qu'il s'autorise à exposer concernant sa propre conception de la connaissance.

Ce que nous apprend la lecture d'Halbwachs

Construit comme une habile et élégante discussion qui articule différents thèmes au cœur de la pensée de Durkheim, le texte ne suit pas strictement l'ordre chronologique de publication de ses œuvres. Halbwachs, en utilisant ses mots, discute des problèmes abordés par Durkheim, livrant de temps à autre une citation avec renvoi à un de ses livres. Il y aurait sans doute une étude complète à faire sur l'écriture d'Halbwachs, car le choix des mots et des arguments, certes, s'efforce de faire justice le plus possible à la pensée de Durkheim, mais n'en est pas moins une « traduction » qui reflète des inflexions. Par exemple, le fameux précepte exigeant de traiter les faits sociaux comme des choses dans les Règles doit se comprendre selon Halbwachs comme la nécessité pour le sociologue d'étudier les expressions les plus sensibles et les plus matérielles des actions des hommes, lesquelles ne sont que le reflet de pensées et de tendances communes, nées de la coalescence des consciences7. La Division du travail social n'apparaît que dans le deuxième paragraphe, où le droit est présenté par Halbwachs comme un exemple de l'action psychique que la société exerce sur ses membres.

Mais les paragraphes qui nous intéressent le plus ici sont le troisième et le quatrième, relatifs à la théorie de la connaissance. Halbwachs rappelle que dans les sociétés primitives l'idée d'âme existe. C'est une parcelle du totem incarnée et devenue le principe de vie des hommes. À l'origine de la distinction entre l'âme et le corps, entre facultés spirituelles et sens, on trouve la distinction entre le profane et le sacré. Il y a entre ces deux parties de nous-mêmes la même hétérogénéité radicale qu'entre l'individu et la société. Ainsi les premiers germes des fonctions spirituelles supérieures ont jailli, en même temps que les croyances religieuses, des foyers ardents de vie sociale, embrasés périodiquement dans les fêtes, les cérémonies rituelles, les réunions, où le clan, la tribu, prenaient d'eux-mêmes une conscience intense. Mais ils n'ont pas donné naissance seulement à ces formes plus intellectuelles et plus élevées de la religion qui ont été mentionnées : la science et la morale sont issues de là. Ces disciplines consistent en un corps de notions et de règles qui paraissent n'avoir que de bien vagues rapports avec la mentalité et les pratiques des primitifs, mais pourtant c'est là leur origine, comme le révèle la sociologie.

Les primitifs désignent en effet du même nom et groupent dans les mêmes genres les choses et les êtres les plus divers : objets matériels, plantes, bêtes… Ils semblent attribuer une même nature à un oiseau, un arbre, et à un être humain. S'il y a une logique quelconque dans leurs jugements, celle-ci ne s'inspire pas du principe de contradiction, puisqu'ils admettent qu'objets et choses peuvent être à la fois ce qu'ils sont et autre chose. On reconnaît ici la définition que donne Lévy-Bruhl de la pensée « prélogique », et la critique que Durkheim opposa à sa démonstration présentée dans Les Fonctions mentales dans les sociétés inférieures. Or, dans la vie des « sauvages », les séparations établies par leur pensée sont aussi profondes et s'imposent avec la même force que les nôtres, fondées sur la logique et la science. Cette force puise dans une tendance commune aux membres de la tribu à projeter dans la nature et à imposer aux choses les divisions de la société. Ainsi, pour les tribus Wutaroo et Yungaroo du Queensland en Australie, toutes les choses animées et inanimées sont divisées en deux classes appelées elles aussi Wutaroo et Yungaroo (Durkheim et Mauss, 1903). S'il y a « délire », aux yeux des Occidentaux, il n'en est pas moins « bien fondé », car il est systématique, et s'impose chez tous. Et s'il s'impose avec cette force c'est que ces classifications ont un rôle utile : fortifier la conscience et l'unité du groupe. En toute circonstance, la connaissance consiste en un ensemble de classifications dont l'origine est sociale, et qui expriment d'une manière ou d'une autre la façon dont la société pense son expérience à un moment donné.

On peut alors se demander dans quel rapport se trouvent cette cosmologie rudimentaire et la science et la philosophie moderne. On a même l'impression qu'à une période de confusion systématique a succédé une autre qui s'y est opposée et n'a aucun point commun avec elle. Car un concept ne se distingue pas des images principalement par son extension plus grande. Il est une manière de penser fixée et cristallisée, soustraite au temps et au devenir. Il est sinon universel, du moins universalisable tandis qu'une sensation et une image, quelles qu'elles soient, ne peuvent passer intégralement d'une conscience à l'autre, le propre d'un concept c'est de pouvoir être communiqué, et d'être identique dans toutes les consciences. Il a par ailleurs une autorité car, outre le fait qu'il est un trait d'union entre la pensée d'un individu et celle des autres, celui-ci sait que le contenu du concept déborde de beaucoup son expérience, et qu'une science bien plus étendue que la sienne s'y trouve condensée. Bref, c'est un mode de pensée collective qui le domine et le dépasse au même titre que la société. Grâce à lui, l'individu complète et achève ses perceptions fragmentaires. Ainsi, la pensée conceptuelle dans tous les domaines répond au même besoin que la pensée rudimentaire, mais capable déjà de classer, des primitifs. Entre la pensée logique des primitifs et la nôtre, la différence n'est donc que de degrés et pas de nature. Il y a continuité entre ces premiers essais informes, et les notions élaborées de notre intelligence pliée aux méthodes scientifiques.

Or, il y a dans notre esprit des concepts éminents qui jouent un rôle fondamental dans la connaissance : ce que Kant appelle les catégories. Ce sont les cadres généraux de la pensée, que Durkheim nomme « sociales au deuxième degré », car non seulement elles expriment l'attitude de la pensée sociale vis-à-vis des choses, mais les choses mêmes qu'elles représentent et que la société pense, sont des caractères ou des aspects de la société. Ainsi, la catégorie par excellence est la notion de totalité : c'est le caractère de la société qui enveloppe toutes les autres, ainsi que tous les individus qui se rattachent à tous les objets. C'est le tout qui est la classe suprême dont toutes les autres ne sont que des subdivisions. Cette pensée sociale s'étend à la totalité de l'espace qui n'est, primitivement, qu'un aspect de la société. Il en est de même du temps : la succession de nos états de conscience est trop irrégulière pour que nous y distinguions des parties. La notion abstraite de temps vient du temps social, des mouvements de concentration et de dispersion qui se produisent dans la vie collective, le retour régulier des rites, des fêtes, des cérémonies, sont autant de points de repère qui déterminent des périodes8. Or, ces instants critiques ou solennels de la vie sociale sont rattachés à des phénomènes matériels (récurrence des astres, alternance des saisons) parce que des signes objectifs devaient rendre sensibles à tous les divisions du temps collectif. L'individu réduit à sa nature psycho-organique ne peut pas avoir seul eu l'idée de temps, d'espace, de cause, de fin. Certes, dans les sociétés primitives ces représentations collectives restaient primitives sous beaucoup de rapports. Elles contenaient des éléments subjectifs, et ne pouvaient se transformer en notions scientifiques qu'après un long travail d'épuration. Elles n'en étaient pas moins les germes de ces notions, et avec elles la pensée stable et impersonnelle prenait forme.

La question qui se pose alors est de comprendre comment s'est faite cette évolution. Durkheim et Mauss suggèrent dans le texte de 1903 que la société, en voyant sa population augmenter se morcelle et associe les clans à une portion de l'espace. En même temps les classifications s'inspirent de ce morcellement dans l'espace et deviennent plus abstraites en même temps que plus compliquées. Elles esquissent une loi d'évolution des classifications, qui, en gros, fait passer de classifications totémiques à des classifications spatiales, sans qu'on en sache beaucoup plus, notamment sur le passage de ces classifications spatiales à la pensée conceptuelle contemporaine. Le commentaire d'Halbwachs donne un élément de réponse pour combler ce vide, et, ce faisant, révèle une sensibilité qui annonce ses travaux futurs. En effet, énonce-t-il, comme l'homme ne dépend que de trois sortes de milieux : l'organisme, le monde extérieur et la société, et que les deux premiers n'ont guère changé, les progrès intellectuels ne peuvent donc s'expliquer que par des changements dans la société. À mesure que les sociétés ont perdu de leur particularité, qu'elles se sont élargies, déformées, rapprochées et fondues, les besoins qu'exprimaient concepts et catégories se sont maintenus dans ces sociétés nouvelles et plus vastes, mais le contenu des notions s'est modifié. La notion de changement et d'évolution en général a pu naître des transformations de la société. La notion d'infini qui paraît étrangère aux sociétés primitives a pu se former sous l'action du recul progressif des barrières qui enfermaient les groupes. Au contact des idées plus récentes, pour se mettre d'accord avec elles, les autres idées ont dû s'élargir et s'assouplir. La dernière de toute, l'idée d'individu, semble avoir reflété le relâchement des liens sociaux, la liberté plus grande dont les membres de la société ont disposé. L'introduction de cette catégorie dans la pensée collective a eu pour conséquence un travail critique qui a permis d'épurer de plus en plus les concepts et catégories, sans en modifier la structure essentielle en tant qu'elle répond à des besoins permanents de la société, et de les mouler de plus en plus exactement sur la réalité objective. Halbwachs signale explicitement dans son texte que Durkheim n'a pas parlé de ces trois notions de changement, d'infini et d'individu. Mais il considère que la théorie du passage des sociétés polysegmentaires à des formes plus étendues fonde cette déduction. On peut dès lors montrer qu'à mesure que la société a changé de structure, et que les séparations qui existaient entre les groupes se sont effacées, la pensée conceptuelle s'est enrichie et a éliminé des idées fausses, en a rectifié d'autres, mais n'a jamais cessé d'être fonction de l'organisation collective.

Le destin des catégories de changement et d'individu dans la pensée d'Halbwachs, ou l'importance de la morphologie sociale

Nous sommes d'accord avec Hirsch pour dire que plus encore que Durkheim, qui accordait aux représentations collectives une relative autonomie par rapport à la morphologie sociale, Halbwachs montre par cet ajout qu'il lie évolution sociale et évolution des idées, en allant chercher dans la société et ses transformations la cause déterminante des fonctions proprement intellectuelles de l'homme (Hirsch, 2012, p. 227). Durkheim considérait en effet qu'une fois les représentations collectives entrées dans les esprits, elles vivaient d'une vie propre, créant des états psychologiques particuliers (Durkheim, 1898). Chez Halbwachs, la vie mentale et psychique apparaît beaucoup plus enchâssée dans la forme de la société. Elle relève donc aussi d'une analyse morphologique : « Si nous fixons notre attention sur ces formes matérielles, c'est afin de découvrir derrière elles, toute une partie de la psychologie collective » écrit-il vingt ans plus tard (Halbwachs, 1970 [1938]), p. 12). Ce primat accordé à la morphologie pour étudier les mentalités éclaire l'usage que fera ultérieurement Halbwachs de ces catégories de changement et d'individu.

La catégorie de changement, douze ans plus tard, illustrée par le passage de la société traditionnelle à la société moderne « individualiste », est la notion centrale dans l'explication des causes du suicide (Halbwachs, 1930). Revisitant les résultats établis par Durkheim, Halbwachs y affirme en effet que la cause véritable des variations du taux de suicide est le type de civilisation : urbain ou rural. Or, l'entrée analytique pour comparer vies urbaine et rurale est le « genre de vie », qui relie directement produits mentaux et morphologie spatiale. Un genre de vie est en effet :

Un ensemble de coutumes, de croyances et de manières d'être, qui résultent des occupations habituelles des hommes et de leur mode d'établissement. … Deux genres de vie ou deux types de civilisation … se ressemblent en ce qu'ils comportent un nombre plus ou moins grands d'occasions pour les hommes d'entrer en rapport les uns avec les autres, rapports amicaux, rapports indifférents ou rapports d'hostilité. (Halbwachs, 1930, p. 502)

Autrement dit, la vulnérabilité au suicide dépend de la fréquence et de l'intensité avec laquelle les gens se rencontrent, et de la « qualité » des relations qui en découlent : rencontres plus ou moins éphémères, amicales ou non etc. De ces interactions naissent des représentations qui en retour influencent aussi le mode de rencontre. En fonction de l'idée qu'on se fait du milieu dans lequel on évolue, on anticipe le type de relation qu'on va engager. Par exemple le quartier d'une ville règle le mode de regroupement de ses habitants, leur extension, leur resserrement ou leur éparpillement, leurs déplacements dans l'espace, qui ont une conséquence sur les goûts, les besoins, les mœurs, les aspirations…

De là découle qu'à la campagne, on se suicide moins car la vie collective y est à la fois très forte et très simplifiée. Les occupations et les évènements sont plus restreints, il se passe moins de choses, et tout se passe au même endroit. C'est pourquoi les paysans sont viscéralement attachés à la terre et à leur exploitation agricole, à laquelle ils lient leur identité de groupe, et pourquoi ils pensent cette identité collective comme liée à un foyer de tradition (Halbwachs, 1955 [1938]). En ville, a contrario, « non seulement les lieux où se déroule l'activité professionnelle sont distincts et d'ordinaire éloignés dans l'espace des maisons qui constituent le cadre matériel de la vie domestique, mais encore les périodes consacrées à ces deux modes d'existence se trouvent nettement séparées et n'empiètent pas l'une sur l'autre » (Halbwachs, 1930, p. 505-506). En d'autres termes, en ville, la vie sociale se déroule à un rythme plus intense, en même temps que le morcellement dans l'espace provoque en elle un morcellement équivalent. Il en résulte un mélange des représentations qui fait que, dans toutes les grandes agglomérations, les groupements sociaux ont tendance à se dissoudre plus qu'ailleurs. De là naissent des sentiments collectifs plus puissants qu'ailleurs, quand on côtoie de près ses semblables dans des voies de circulation et de rencontres denses, mais dans le même temps en faisant l'expérience répétée de l'altérité, on prend plus facilement conscience de sa misère matérielle ou morale au contact de ceux qui sont plus haut placés dans l'échelle sociale par exemple. En ville « l'espace, les représentations spatiales peuvent être aussi bien un principe de rapprochement que de division ou d'isolement » (Halbwachs, 1970 [1938], p. 81). On alterne des moments d'exaltation quand on se sent à sa place au cœur de la vie sociale, avec des moments de désespoir et d'abattement quand on prend conscience qu'on n'y participe pas. Bref, en ville, on est plus enclin à se suicider car les représentations collectives perdent en cohérence et en fixité : la vie sociale se complique. Telle est la leçon morphologique qu'on peut tirer du passage d'une civilisation rurale à une civilisation urbaine. Cette catégorie joue aussi un rôle crucial dans l'explication que donne Halbwachs des faits de population (Halbwachs, 1935, 1946), auxquels il accorde un intérêt poussé à partir des années 1930 surtout.

Conjointement, la catégorie d'individu émerge et s'impose, car la ville demande beaucoup d'efforts à ses habitants qui doivent changer beaucoup d'habitudes pour s'y intégrer, et

Toute cette dépense de forces de leur part et de la sienne serait sans objet, si elle n'obtenait pas d'eux qu'ils contribuent maintenant à entretenir ses fonctions le plus longtemps possible, en les encourageant à se conserver eux-mêmes, à défendre leur vie et à la prolonger. (Halbwachs, 1970 [1938], p. 127)

Bref, pour être possible, la vie moderne exige qu'on attache plus de prix à l'existence individuelle et à sa prolongation, afin que les hommes s'adaptent à cette vie plus compliquée. En effet, pour que la société se maintienne en l'état, il faut qu'elle se désintéresse de moins en moins des individus, car elle a intérêt à ce qu'ils se préoccupent de plus en plus d'eux-mêmes, « à ce que la valeur de l'existence individuelle soit de plus en plus appréciée » (p. 128). Aussi la limitation du nombre des naissances est-elle à comprendre dans cette optique, comme une réaction d'adaptation face au manque de place qui caractérise cette nouvelle structure de la population qu'est la ville, surtout dans le cas des classes supérieures, pour lesquelles l'espace démographique et social est le plus mesuré, et le plus disputé, et où l'on se presse aux portes pour entrer dans le groupe et s'y installer. De même, si le nombre de suicides augmente en ville, c'est parce que la société élimine impitoyablement ses canards boiteux, souffle aux vaincus de la vie que le mieux qu'ils ont à faire est de disparaître, afin d'éviter à la vie collective « un spectacle qui affaiblirait en elle l'élan vital » (Halbwachs, 1930, p. 472). Faisant face à une vie sociale plus compliquée, la société ne peut tolérer ceux qui, trop faibles pour la supporter, l'encombrent durablement. Les futurs suicidés trouvent donc des motif pour se tuer auprès des autres, quand à leurs contacts ils se persuadent plus qu'ils sont « déclassés », c'est-à-dire détachés de leurs groupes d'appartenance, ne partageant plus les mêmes vues et les mêmes objectifs (p. 417). De la sorte le groupe a une influence sur les démarches secrètes de ses membres, contribue à modeler leurs motifs et leurs aspirations, en exerçant une emprise sur son corps, c'est-à-dire sa population.

Conclusion

La Doctrine de Durkheim donne à voir comment, avec les catégories qu'il rajoute de changement et d'individu, Halbwachs puisa une inspiration chez Durkheim, et prolongea la théorie de la connaissance de ce dernier, en articulant une conception des représentations collectives à une psychologie collective, une théorie de la population comprise comme le « corps » de la société, et une théorie des fonctions mentales. Comme nous l'avons déjà montré (Marcel, 2007), la construction de la connaissance se fait, selon Halbwachs, à partir de souvenirs en phase avec les préoccupations sociales du moment, que la mémoire trie et travaille. Ce faisant, elle mobilise des représentations collectives dont le pouvoir cognitif et la capacité à modeler le psychisme des individus est subordonné à leur plus ou moins grande clarté. Cette clarté est réductible à une « fixité » que seules des représentations collectives spatiales, « données immédiates de la conscience sociale » (Halbwachs, 1970 [1938], p. 183) procurent.

Notes

Une version antérieure de ce texte a été publiée en italien, sous le titre : « La conversione di Maurice Halbwachs alla sociologia delle religioni », in Grande T. et Migliorati L. (dir.), Maurice Halbwachs. La sociologie di Émile Durkheim, Franco Angelli, 2018, p. 95–106.

1

Le 15 novembre 1917. Il ne s'est jamais remis de la mort de son fils André, tué au front en 1915.

2

Il a été réformé pour myopie.

3

Son intérêt pour les mathématiques et la statistique, déjà ancien, aboutira quelques années plus tard à la publication du manuel d'introduction aux probabilités avec Fréchet (Halbwachs et Fréchet, 1923).

4

Qu'on songe par exemple, que, dans ses écrits postérieurs à 1918, Mauss cite très rarement Les Formes élémentaires de la vie religieuse! (Marcel, 2019).

5

Paris, Stock.

6

Fonds Marcel Mauss, Collège de France. Ici Halbwachs fait sans doute allusion aussi au texte écrit en 1903 par Durkheim et Mauss : « De quelques formes primitives de classifications », que la conclusion des Formes prolonge dans une certaine mesure.

7

À noter que cette idée sera reprise quasiment mot pour mot dans « l'Avant-Propos » de Morphologie Sociale : « L'auteur des Règles de la méthode sociologique, qui recommandait d'étudier les réalités sociales «comme des choses», devait attribuer une importance particulière à ce qui, dans les sociétés, emprunte davantage les caractères des choses physiques : étendue, nombre, densité, mouvement, aspects quantitatifs, tout ce qui peut être mesuré et compté. C'est de cette définition que nous sommes partis » (1970 [1938]), p. 1). Halbwachs utilise dans les deux textes le terme de « formes ». Dans le texte de 1938 il fait explicitement allusion à Simmel (p. 6).

8

Comme Hubert l'avait préalablement mis en évidence (Hubert, 1905).

Références

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Contributor Notes

Jean-Christophe Marcel est professeur de sociologie à l'Université de Bourgogne. Il est membre du comité de rédaction de L'Année sociologique. Ses principaux centres d'intérêt concernent l'histoire des sociologies française et américaine (1920–1960), et en particulier l'histoire de la sociologie durkheimienne. Il a publié notamment : Le Durkheimisme dans l'entre-deux guerres (Paris, Puf, 2001) et Reconstruire la sociologie française avec les Américains ? (1945–1959) (Dijon, EUD, 2017).

Durkheimian Studies

Études Durkheimiennes

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