Sartre et la figure de Cassandre

in Sartre Studies International

Résumé

Cet article examine les références discrètes mais persistantes et variées à Cassandre, princesse troyenne et prophétesse malheureuse, chez Sartre, depuis les œuvres de jeunesse jusqu’aux textes tardifs et sa dernière pièce, Les Troyennes. Dans les écrits de jeunesse des années 1920, la figure de Cassandre est associée à la littérature romantique et post-romantique et à la métaphore du voile dans la recherche de la vérité. Dans la décennie suivante, elle réapparaîtra dans La Nausée, cette fois liée aux nouvelles préoccupations phénoménologiques de Sartre. Enfin dans les écrits des dernières années, elle souligne l’inquiétude liée à l’expression et à la communication des vérités plus politiques de l’écrivain engagé. Suivre l’évolution de cette figure multidimensionnelle dans la pensée de Sartre, c’est mieux apprécier le rôle subtil du pessimisme dans son œuvre et la fascination discrète que lui inspire Cassandre.

Les personnages de la mythologie grecque sont une ressource inépuisable pour nos inspirations intellectuelles – même pour les non-Européens qui, bon gré mal gré, sont liés à la civilisation européenne. Depuis un siècle, pour ne prendre qu’un exemple particulièrement éclatant, Œdipe, Antigone et Narcisse ont été richement exploités par la psychanalyse freudienne et lacanienne pour nous faire découvrir la structure profonde de notre inconscient. Mais il y une autre figure que nous souhaitons ici mettre en valeur, figure troyenne et tragique qui dans la pensée occidentale occupe une place non moins importante : Cassandre. Ce personnage, dédaigné par la critique sartrienne jusqu’ici, reste une présence discrète mais récurrente dans l’œuvre de Sartre depuis les écrits de jeunesse dans les années 1920 jusqu’à sa dernière œuvre théâtrale, l’adaptation qu’il fit en 1965 des Troyennes d’Euripide. Comment au cours de quatre décennies cette figure de la mythologie grecque éclaire-t-elle l’œuvre de Sartre ? Remplit-elle la même fonction dans les œuvres de jeunesse que dans celles, plus tardives, où la composante politique joue un rôle de plus en plus prépondérant ? Comment cette prophétesse du malheur illumine-t-elle l’évolution du projet de l’engagement ? Incarne-t-elle un pessimisme encore plus fondamental qui l’emporterait sur l’optimisme plus apparent sous-tendant en principe une œuvre immense et polyvalente ? Ces quelques questions serviront à donner une idée de la portée de notre enquête.

Qui est Cassandre ?

Le sort de Cassandre peut se résumer simplement : « plus Cassandre voit l’avenir avec précision, plus elle est rejetée ».1 Née de la famille royale de Troie (fille de Priam et d’Hécube, sœur de Pâris – qui causera la destruction du royaume) et renommée pour sa beauté, elle trouve grâce aux yeux d’Apollon qui lui accorde en retour le don de la prophétie. Elle se refuse à Apollon, cependant, puisque ce pouvoir divinateur lui fait prévoir tout d’abord qu’elle perdra la grâce même du dieu capricieux. Désormais maudite, Cassandre incarne la terrible destinée potentielle de tous les prophètes et prophétesses : ses prédictions ne seront jamais crues. Elle est condamnée à être la malheureuse prophétesse – et en outre – la prophétesse du malheur. En particulier, c’est la guerre qui compromet toute sa vie. Depuis la naissance sinistre de Pâris jusqu’à la défaite de la guerre de Troie, elle pousse des cris – comme on dit aujourd’hui « les cris de Cassandre » – contre sa famille, contre son peuple devenu aveugle et imprudent au point de se précipiter dans la guerre contre les Grecs ; elle seule voit que cette guerre finira par causer la perte du royaume. Personne ne la croit. Elle seule anticipe tout lucidement, y compris sa propre mort dans le pays de son ennemi.

Captive de son destin cruel, Cassandre est devenue l’une des figures les plus célèbres de la mythologie occidentale, d’où la formule saisissante : « jouer les Cassandre », pour qualifier quelqu’un qui ose dévoiler une vérité à venir néfaste pour autrui. L’histoire de Cassandre a été reprise par d’innombrables œuvres d’art2 et on ne s’étonnera pas que Sartre, imprégné de la culture gréco-latine,3 l’ait reprise à son tour. On se souviendra bien sûr qu’il a fait jouer en 1965 une pièce adaptée de la tragédie d’Euripide où figurait Cassandre : Les Troyennes. Mais avant cette pièce qui suit Les Mots (et qu’on a eu raison de voir comme son véritable adieu à la littérature), Sartre a fait référence à Cassandre dans plusieurs œuvres à des étapes différentes de son itinéraire, à commencer par une œuvre de jeunesse dans les années 1920. Sartre aurait-il discrètement « joué les Cassandre » le long de son œuvre pendant des décennies ? Sous un optimisme plus apparent, ces références seraient-elles l’indice d’un pessimisme plus caché mais tenace, source d’une tension interne sous-tendant divers projets sartriens qui serait à clarifier davantage ? Voici quelques éléments d’un fil conducteur dirigeant notre enquête sur l’évolution de ce personnage dans l’œuvre sartrienne.

Le Carnet Midy : la vérité et son voile

À notre connaissance, le nom de Cassandre apparaît pour la première fois dans le Carnet Midy, mémorandum que Sartre tenait vers 1924. Parmi les nombreuses rubriques disposées alphabétiquement, il convient de citer intégralement celle de « Schiller » qui mérite d’être analysée en détail. Les lectures de jeunesse de Sartre nous permettront de préciser le contexte romantique et post-romantique qui l’attachait aussi passionnément à la figure de Cassandre et de relever les traces qu’il a laissées dans la pensée sartrienne. Voici la rubrique (nous donnerons ultérieurement la traduction des citations allemandes):

Schiller

    Son pessimisme. La statue voilée de Saïs.

Cassandre

    Nur der Irrtum ist das Leben

    Und das Wissen ist der Tod. (cf. Ibsen)

Ce thème est repris par Novalis en sens contraire.

Wenn kein Sterblicher noch der Schleier hebt so müssen wir suchen unsterblich zu sein.

Chez Nietzsche dans sa première période (l’Aurore) croit aussi qu’à la majorité des hommes la vérité absolue serait nuisible. Il appelle le désir de savoir « l’Héroïsme du Savoir ». Il s’est plus tard moqué de cette conception juvénile.4

Sartre évoque ici trois (ou quatre) figures et deux mythes : Schiller (Ibsen entre parenthèses), Novalis, Nietzsche, et d’autre part, Cassandre et le mythe du voile de Saïs. La rubrique ne manque pas d’unité : les deux mythes se rattachent en ce qu’ils traitent de la condition de la connaissance de la vérité et les écrivains du XVIIIe et du XIXe siècle y ont répondu à leur manière. Commençons par examiner de plus près le point de vue de Schiller pour ensuite le comparer avec d’autres : « La statue voilée de Saïs »5 est un poème écrit en 1795, où est décrit un jeune Égyptien qui visite le temple consacré à Isis pour y découvrir la « vérité cachée derrière le voile d’Isis », thème fréquemment utilisé à l’époque dans les domaines philosophique et littéraire.6 Cette vérité, objet d’une quête inlassable du jeune homme, ne pourra être pourtant dévoilée que par la main d’un initié. Contournant le prêtre qui barre l’accès au temple, le jeune Egyptien succombe une nuit à la tentation de pénétrer dans le temple. Qu’est-ce qu’il a vu et éprouvé devant la statue enfin dévoilée ? La déesse seule le sait. Nous savons seulement qu’il fut trouvé, le jour suivant, étendu aux pieds de la statue d’Isis, pris d’une horreur inexprimable. Désormais, il gardera le silence sur cette vérité périlleuse dont il a été le témoin, et si quelqu’un lui demande d’en témoigner, il répond : « Malheur à celui qui arrive à la vérité par une faute ! »7 Jamais elle ne le réjouira.

A cette perspective décourageante et pessimiste de Schiller mettant la vérité sublime hors de la portée du peuple vient s’opposer le point de vue contraire, nettement plus optimiste de Novalis. En fait, celui-ci reprend, dans les Disciples à Saïs (Die Lehrlinge zu Sais), la même histoire « en sens contraire », comme l’a précisé Sartre. Le narrateur proclame à la fin de son premier chapitre : « si aucun mortel, selon l’inscription qui est là, ne soulève le voile, il faut que nous tâchions à nous rendre immortels. Celui qui ne veut pas le soulever, n’est pas un véritable disciple à Saïs ».8 Ainsi la vérité sublime ne l’effraie point mais plutôt l’encourage à dépasser, par la force de la poésie, les limites qui s’imposent à l’humanité. On le voit, les deux attitudes opposées de Schiller et de Novalis se déploient ici autour de la possibilité de savoir la vérité.9

La position de Schiller doit toutefois être nuancée, car la leçon du poème schillerien barrait seulement l’accès à la vérité à toute personne « qui d’une main profane et coupable osera arracher ce voile sacré, … qui arrive[ra] à la vérité par une faute » ; l’interdiction n’est donc pas générale. Sur ce point, il faut rappeler un autre de ses textes, « La mission de Moïse » (Die Sendung Moses, 1790).10 Aux yeux de Schiller et d’autres contemporains,11 Moïse est un rationaliste, précurseur des Lumières, qui a bien voulu délivrer les Hébreux du joug des pharaons, délivrance qui se fait par la force de la vérité émanant du Dieu véritable, Être suprême qui « était restée jusque-là le domaine exclusif de quelques sages ».12 Ainsi Moïse peut bel et bien accéder à la vérité jadis réservée aux élus, mais comme « les Hébreux pouvaient tout au plus y croire aveuglément »,13 cette vocation se heurte aux limites inhérentes au rationalisme, à savoir celles de la compréhension du peuple. Bref, elle débouche sur un nouvel aspect du pessimisme plus étroitement associé au mythe de Cassandre.

Ce pessimisme, que nous pourrions qualifier d’élitiste, est perceptible dans son poème intitulé précisément « Cassandre » (1802)14 où la tragédie de la prophétesse, son sort terrible, réside dans le fait que, malgré sa vocation prophétique, elle ne peut jamais communiquer la vérité ainsi dévoilée à son peuple : celui-ci ne lui fera jamais confiance. Aussi ce poème décrit-il la prophétesse qui, seule au milieu des Troyens qui fêtent leur victoire apparente, prévoit, pétrie dans la douleur, le malheur s’approcher des remparts de la ville. Les Troyens sourds ne prêteront jamais l’oreille aux plaintes de Cassandre qui fait ainsi l’aveu de son impuissance, comme le résume joliment le jeune Sartre, reprenant le texte allemand : « Faut-il soulever le voile qui cache une catastrophe prochaine ? l’erreur seule est la vie ; le savoir est la mort. Reprends, oh ! reprends le don de divination sinistre que tu [Apollon] m’as fait. Pour une mortelle, il est affreux d’être le vase de la vérité ».15

Victime de son aveuglement, le peuple ne pourra jamais accueillir la vérité pour lui nuisible. Mais Cassandre, quant à elle, est aussi victime de sa lucidité impuissante. Le pessimisme tient donc moins à l’impossibilité de connaître la vérité qu’à celle de la communiquer au commun des mortels. Mais ce même pessimisme se transforme, chez Nietzsche, en « Héroïsme du Savoir » comme Sartre le reconnaissait dans sa première période. En supposant qu’« à la majorité des hommes la vérité absolue serait nuisible », Nietzsche revendique « des guerres pour l’amour de la pensée et de ses conséquences ».16 Mais il dépassera par la suite cette « conception juvénile » en ouvrant une troisième voie à l’alternative entre l’optimisme et le pessimisme. Dans un passage où il est de nouveau question du voile d’Isis, Nietzsche refuse résolument la métaphore du dévoilement : « Et pour ce qui est de notre avenir : on nous trouvera difficilement traces de ces jeunes Égyptiens qui troublent nuitamment l’ordre des temples, qui embrassent des statues et tiennent absolument à dévoiler, à découvrir, à mettre en plein jour ce qui est gardé secret pour de bonnes raisons. Non, ce mauvais goût, cette volonté de vérité, de la vérité à tout prix, ce délire juvénile dans l’amour de la vérité – nous l’avons désormais en exécration ».17 Il faut se contenter – et même se réjouir – des phénomènes qui ne recèlent aucune vérité derrière eux.

Figure 1
Figure 1

Résumé des perspectives relevées par Sartre

Citation: Sartre Studies International 23, 2; 10.3167/ssi.2017.230204

Nous proposons ici en résumé (voir Figure 1) le schéma de la rubrique sartrienne que nous venons de commenter. Dans ce premier frottement du jeune Sartre au personnage de Cassandre, au mythe du voile d’Isis, etc. dans la poésie romantique allemande et une pensée philosophique qui précède la phénoménologie, il est fascinant de relever des éléments capitaux pour son évolution ultérieure. Voyons d’abord la métaphore du voile et les problèmes épistémologiques et herméneutiques qu’elle implique. Comment ne pas y voir, par exemple, une nouvelle source des élaborations théoriques de L’Être et le Néant ? S’il y est fréquemment question de « dé-voilement », cela ne signifie aucunement qu’il croit à un « extérieur de l’existant, si l’on entend par là une peau superficielle qui dissimulerait aux regards la véritable nature de l’objet ».18 Au contraire et toujours à l’instar de Nietzsche, Sartre revendique un « monisme du phénomène »19 qui supprime un certain nombre de dualismes (intérieur/extérieur, être/paraître, puissance/acte, apparence/essence) dans lesquels semble parfois sombrer le romantisme naïf. Mais ce monisme du phénomène ne supprime pas tous les dualismes, car il existe bel et bien l’être de ce paraître, « condition de tout dévoilement ».20 C’est à partir de cet être, qui ne se dévoile pas lui-même à la conscience et que le philosophe qualifie d’en-soi, que le pour-soi commence son aventure individuelle du dévoilement du monde. Aussi Sartre garde-t-il la notion de dévoilement tout en évitant l’illusion selon laquelle « l’être se trouve[rait] caché derrière les phénomènes »,21 autrement dit, en évitant à la fois Nietzsche et l’illusion des arrières-mondes.

La vérité se donnant dès lors au niveau phénoménal, elle peut se dévoiler à n’importe qui sous n’importe quelle forme, y compris l’étude scientifique. Or celle-ci n’est pas chez Sartre une connaissance neutre et objective, mais aussi subjective, voire érotique. Et c’est là que Sartre invoque de nouveau le poème de Schiller (même s’il n’arrive pas à s’en rappeler le titre exact) : « On arrache les voiles de la nature, on la dévoile (cf. Le Voile de Saïs, de Schiller) ; toute recherche comprend toujours l’idée d’une nudité qu’on met à l’air en écartant les obstacles qui la couvrent, comme Actéon écarte les branches pour mieux voir Diane au bain. »22 Cette citation désinvolte ne place sûrement pas Sartre du côté de Schiller. S’il reprend le poème du poète allemand, ce n’est pas qu’il veut consigner la vérité de l’autre côté du voile, mais qu’il vise au contraire à désublimer la vérité en soulignant l’aspect érotique du dévoilement. Ainsi, quant à la possibilité de savoir la vérité, la position sartrienne est résolument optimiste.

Cependant, pouvons-nous par là nous débarrasser de tous les pessimismes et congédier définitivement Cassandre ? Nous ne le croyons pas. Si nous détenons désormais la possibilité de dévoiler la vérité, pouvons-nous pour autant la communiquer aux autres ? Sur ce point, les textes de Sartre témoignent d’une certaine ambiguïté et demeurent ainsi hantés par l’ombre de Cassandre, comme le démontrent deux références ultérieures au nom de Cassandre dans La Nausée ainsi que dans Vérité et Existence.

La Nausée et Vérité et Existence : « N’y a-t-il nulle part d’autre Cassandre ? »

De manière générale, nous pouvons dire que le jeune Sartre, littéraire mais apprenti philosophe aussi, avait pour ambition d’imposer d’importantes vérités au monde.23 Pourtant, sous l’influence encore forte de la pensée nietzschéenne, il reste pris entre deux attitudes. Dans « Une Défaite », roman qu’il a écrit en 1927 sur les rapports triangulaires entre Nietzsche-Wagner-Cosima, l’auteur décrit le jeune protagoniste Frédéric (alias Nietzsche) comme ayant envie de posséder un point de vue « philosophique » à partir duquel il pourrait imposer ses idées.24 Et dans « L’Er arménien », nouvelle écrite en 1928 et inspirée par le mythe platonicien, le protagoniste éponyme a hérité de ses ancêtres une « curieuse propriété de mourir quelque temps et de ressusciter ensuite, la tête remplie de connaissances élevées et nouvelles ».25 Pour ainsi dire, il s’est rendu « immortel », à l’instar de Novalis, pour accéder au monde nouménal au-delà du voile du monde phénoménal (on constate ici le dualisme kantien).26 Après la résurrection, il se met ainsi à raconter ce qu’il a vu dans le royaume des Dieux devant les gens réunis sur la place publique, curieux d’en savoir plus sur l’autre monde. Cependant, cette vision optimiste à l’égard de la communication disparaît lors de la « Légende de la vérité » (écrite en 1930–1931)27 dont l’objectif est de tracer la genèse de la vérité procédant de la ville et du Commerce qui règle ses rapports et d’en suivre les conséquences. Dans cet essai, la Vérité, devenue « tyran cruel et adoré »,28 règne sur tous les hommes, sauf sur l’homme seul qui vit hors de la ville et de sa commune mesure. Désormais l’homme seul se chargera de réveiller les gens. « Par besoin, par malice, par vocation prophétique », il vagabonde de ville en ville et évoque des « puissances inhumaines qui entourent l’homme et que les citadins ne voulaient pas voir ». Seulement, « il va sans dire qu’on mit à mort ces charlatans [à savoir l’homme seul], chaque fois qu’on les put prendre par derrière ».29 Ayant ainsi rompu avec la masse, le projet du jeune Sartre, qui consistait à dévoiler et imposer la vérité au monde, risquait de tomber dans une sorte de mutisme héroïque et secrètement élitiste.30

Ce mutisme, cette rupture de communication, sont-ils perceptibles dans La Nausée également ? Ce roman partage à coup sûr des points communs avec l’essai philosophique : les deux traitent de la relation de l’individu au tissu social et Antoine Roquentin, protagoniste du premier, est tout aussi solitaire que l’homme seul du second. Mais l’influence des textes de jeunesse est surtout évidente au moment de la révélation ultime du roman, la scène du jardin public où Roquentin affronte, face à la racine du marronnier, la vérité de l’existence – la contingence de l’être. Voici la première ligne de la scène, qui remet en scène – et en valeur – l’image de dévoilement : « Et tout d’un coup, d’un seul coup, le voile se déchire, j’ai compris, j’ai vu. »31

La vérité hallucinante apparaît à travers le voile déchiré, et nous voilà renvoyés au « monde des artistes et des prophètes : effrayant, hostile, dangereux, avec des havres de grâce et d’amour ».32 Cette vision métaphysique est encore teintée de l’influence des poèmes romantiques des Ecrits de jeunesse. La mise en italique du mot « vu » n’est pas anodine si on se rappelle que le même mot (sehen en allemand) a été mis en italique par Schiller lors de la reprise en recueil de « La statue voilée de Saïs ». Cet élément intertextuel est pour le moins frappant.33

Une question s’impose : la vérité découverte par Roquentin quant à la contingence de l’être, a-t-il la volonté de la communiquer aux autres ? On dirait d’abord que non : cet homme par nature solitaire n’a rien, apparemment, d’un prophète. Mais Roquentin ne s’abandonne pas pour autant au mutisme, comme en témoigne une scène exceptionnelle où il se met à jouer les Cassandre dans des circonstances qui ne manquent pas de nous laisser perplexes : c’est à un pédophile qui vient de menacer une petite fille que va s’adresser Roquentin :

« Et dites donc ! » criai-je.

Il se mit à trembler.

« Une grande menace pèse sur la ville », lui dis-je poliment au passage.34

Voilà en effet un geste prophétique. Car il n’en est pas moins authentique ce geste. Cette « grande menace » n’indique pas autre chose que la contingence de l’être, le foisonnement de la nature potentiellement apocalyptique pour la ville dans la mesure où elle peut tout d’un coup « se mett[re] à palpiter »35 et envahir la ville. C’est ce que veut communiquer Roquentin par son geste.

Mais pourquoi le faire au pervers ? C’est sans doute parce que les préférences de Roquentin vont toujours à tout « garçon sans importance collective ».36 L’Autodidacte, M. Achille et le pédophile peuvent faire l’objet de sa sympathie parce qu’ils sont communs. De plus, comme le relève à juste titre Benoît Denis, ce sont ces personnages médiocres qui sont, à cause même de leur aspect ordinaire « les plus proches de cette appréhension élémentaire et primordiale de l’existence que suppose la contingence ».37 Roquentin lui-même n’a rien de spécial, ce qui lui permet de découvrir la vérité primordiale de l’existence. On le voit, ce rapprochement rendra difficile un élitisme quelconque.

La volonté de la communication ne lui manque donc pas. En vain toutefois, car il reste toujours vrai que nul n’est prophète en son pays et personne ne prête l’oreille à Roquentin. Lui seul voit la catastrophe à venir s’approcher, ce cheval de Troie, envoyé au cœur de la ville et pourtant ignoré par les citadins. Mais Roquentin est-il vraiment seul à le voir ?

Le soir tombe, les premières lampes s’allument dans la ville. Mon Dieu ! Comme la ville a l’air naturelle, malgré toutes ses géométries, comme elle a l’air écrasée par le soir. C’est tellement … évident, d’ici ; se peut-il que je sois le seul à le voir ? N’y a-t-il nulle part d’autre Cassandre, au sommet d’une colline, regardant à ses pieds une ville engloutie au fond de la nature ?38

Ce cri, poussé silencieusement du fond du cœur, ne suscite aucun écho. Il montre pourtant que, malgré la hauteur géographique où se situe Roquentin (« au sommet d’une colline »), celui-ci franchit un pas vers la liquidation du nietzschéisme. S’il sent qu’il appartient à « une autre espèce » (ou à « [sa] race » comme il le dira plus tard),39 ce n’est pas parce qu’il est distingué, mais au contraire parce qu’il est médiocre, éloigné de la haute société. Voilà ce qui lui permet de chercher des camarades, « d’autres Cassandre », car cette vérité est une banale évidence que tout le monde peut dévoiler.40 En même temps pourtant, tout le monde peut devenir Cassandre, à condition que cette évidence ne soit pas généralement reconnue.

Ainsi, la figure de Cassandre nous permet aussi de discerner la transition de l’élitisme secret à sa liquidation, par le biais d’une autre Cassandre. Il convient ici de rappeler que cette figure n’est pas sans connotation historique dans le contexte de l’entre-deux-guerres. Alors qu’une nouvelle guerre mondiale se profile à l’horizon, certains écrivains ont lancé un appel pour signaler la crise imminente. Aussi Jean Giraudoux fait-il jouer en 1935 une pièce intitulée La guerre de Troie n’aura pas lieu comme allégorie de la situation d’avant-guerre.41 De nouveau, Cassandre déchiffre le présent avec l’acuité qui la caractérise, mais ses avertissements ne sont pas pris au sérieux. Malgré ses efforts, même appuyés par Hector, la guerre aura inéluctablement lieu. Pour changer la situation, l’effort individuel ne suffit pas, il faut le réveil de la collectivité devant la crise commune. Voilà précisément ce que tente Giraudoux, par le biais de la tragédie grecque. Malgré une orientation politique éloignée de celle de Sartre, on peut dire que son adaptation participe bel et bien à une « culture de guerre ». Sartre lui-même adoptera plus tard un procédé analogue, en adaptant la suite du même mythe pour créer en 1943 une pièce soutenant la résistance, Les Mouches.

Certes, Sartre était, à l’époque de La Nausée, loin de tout humanisme (trait qui chez l’Autodidacte est raillé par Roquentin) et sa visée était beaucoup moins historique que métaphysique.42 Force est d’admettre aussi qu’il gardait des espoirs que la guerre pourrait être évitée, comme en témoignent les lettres adressées au Castor avant septembre 1939.43 Il n’en est pas moins vrai que, par l’emploi même de la figure de Cassandre, il participe, ne serait-ce qu’indirectement, à une certaine culture de guerre. Ainsi, à travers l’aspect métaphysique du roman qui décrit la vision hallucinatoire de la destruction de Bouville, se devine un aspect historiquement imminent.44 Tout le monde peut et doit dévoiler la vérité du monde, même si celle-ci ne sera acceptée par personne. Il faut savoir assumer le rôle de Cassandre. Tout porte d’ailleurs à croire que l’expérience de la guerre n’a fait que radicaliser cette prise de conscience puisque le nom de Cassandre continue à hanter l’œuvre ultérieure :

Il reste que ce que je pouvais seul voir, je peux le faire voir à tous. Il reste que je suis celui par qui la Vérité arrive au monde et à tous. Je puis être le prophète de malheur, je puis être Cassandre. Et je me sens moi-même Cassandre, puisque, si je n’existais pas, si je ne le désignais pas, cet être n’existerait pas pour les autres. Je suis le moyen que tel être a choisi pour surgir dans le monde humain.45

Ce passage tiré de Vérité et Existence est emblématique : selon Sartre, tout ce qui est vécu (dans la rage, la peur, la honte, etc.) manifeste la Vérité. Il va jusqu’à affirmer que ce n’est plus l’homme qui prend l’initiative de cette découverte, mais que c’est l’être du monde lui-même qui le choisit comme moyen de surgir dans le monde humain. L’homme est donc « le vase de la vérité », pour reprendre l’expression schillerienne. Et puisque la découverte de la vérité n’est pas purement subjective mais « absolument transmissible »,46 on peut faire don de la vérité à autrui. Cependant, cette dimension intersubjective de l’Être n’entraîne pas nécessairement de l’optimisme parce qu’elle renferme aussi l’ignorance, l’erreur humaine et le refus de la vérité. En un mot, « je puis être Cassandre ». Rendant ce pronom abstrait et universalisable, Sartre en fait la condition humaine : je puis être, comme vous pouvez l’être, Cassandre.

Les Troyennes : La mort des Cassandre

Il n’est donc pas absurde de considérer Cassandre comme une figure privilégiée chez Sartre, une présence discrète mais tenace qui permet de canaliser son pessimisme. Pour terminer, nous allons proposer une lecture des Troyennes (1965), son adaptation de la tragédie d’Euripide, souvent déconsidérée par la critique sartrienne à cause de sa grande fidélité à la pièce originale. Cette perspective est vigoureusement contestée par Jacques Deguy qui souligne avec force qu’en-dehors de toute considération d’originalité (et d’importants éléments sartriens ne manquent pas), « c’est avec Les Troyennes et non avec Les Mots que Sartre … fait ses adieux à la littérature ».47 Pour nous, ce n’est pas un détail accessoire si pour prendre congé de la littérature, Sartre a choisi la tragédie grecque lui permettant de « verser son propre pessimisme dans le moule qui lui était offert, en se réappropriant certains thèmes ».48 Quel est alors l’enjeu de ce pessimisme, et le statut de Cassandre dans cette pièce ? Regardons-y de plus près.

Son aspect politique est particulièrement visible. Il s’agit de la condamnation des guerres contemporaines dont, en particulier, la guerre d’Algérie. Cette « sale guerre », dont la fin officielle avait été déclarée trois ans plus tôt, ébranlait encore fortement toute la société française. Il est d’ailleurs à noter que, dans ce contexte aussi, la pratique de monter et d’adapter des tragédies grecques – composante fondamentale de la culture de guerre – était répandue49 : L’Antigone de Sophocle en 1960, La Paix d’Aristophane en 1961, Les Troyennes d’Euripide déjà montées une première fois en 1961 et une reprise de La guerre de Troie n’aura pas lieu de Giraudoux en 1962. Au cœur de ce corpus classique, la pièce d’Euripide, dont la version de 1961 mise en scène par Jean Tasso avait été fort appréciée par Sartre à cause de son succès « auprès d’un public favorable à la négociation avec le F.L.N. »,50 lui semble particulièrement adaptée au moment historique du fait qu’elle condamne explicitement le colonialisme contemporain. Elle dévoile ainsi l’absurdité des guerres coloniales qui détruisent non seulement les colonisés (les Troyens) mais aussi les colonisateurs (les Grecs). La radicalité de la pièce originale permet à Sartre de souligner, à la fin de son introduction, son pessimisme sous-jacent : « La pièce s’achève donc dans le nihilisme total. … Les Dieux crèveront avec les hommes, et cette mort commune est la leçon de la tragédie ».51 Il explique aussi qu’il a supprimé un passage de Cassandre (« tout homme sensé doi[t] éviter la guerre ») parce qu’« il n’était pas besoin même de le dire : la situation des uns et des autres en témoigne assez ».52 Mais cet effacement certes raisonnable – qui ne veut pas éviter la guerre ? – peut fonctionner pourtant dans l’autre sens : il n’était pas besoin de le dire, car malgré tout, la guerre est fatale, inévitable. Et Sartre du reste, de laisser à Poséidon le mot de la fin : « Vous en crèverez. Tous ».53

Si Sartre se montre fasciné par ce pessimisme d’Euripide, c’est sans doute parce qu’il le partage, du moins en partie. À cet égard, il nous convient de relever, à côté de l’intérêt qu’il porte à Cassandre, ses engagements politiques d’après-guerre et leurs succès tout au plus relatifs : le « phénomène Sartre »54 de l’après-guerre immédiat va vite déchanter alors qu’il s’engage dans des causes qui butent les unes après les autres sur les difficultés et l’incompréhension. Pour n’en citer que trois : le Rassemblement Démocratique Révolutionnaire (RDR) dont il fut co-fondateur ne dura guère plus d’un an (1948–1949) ; comme compagnon de route avec le PCF (1952–1956), il provoqua un bon nombre de ruptures avec ses anciens camarades. Enfin, ses prises de position pendant la guerre d’Algérie (1954–1962) en faveur du FLN et son œuvre Les Séquestrés d’Altona traitant de la torture suscitèrent des réactions très virulentes parmi ses compatriotes, y compris deux attentats de l’OAS qui ont sérieusement endommagé l’appartement où il habitait. Ainsi, dans la mesure où il est possible d’associer ses engagements au « prophétisme politique »,55 on pourrait dire également que Sartre s’est vu contraint d’assumer lui-même le rôle de Cassandre : nul n’est prophète en son pays.

Au pessimisme dans le domaine politique s’ajoute une série de déceptions dans le domaine personnel ou interpersonnel, entraînant des remises en question de sa propre évolution, des prises de conscience amères débouchant sur des autocritiques virulentes. Peu avant de reprendre la tragédie d’Euripide, Sartre revisite ses rapports avec deux amis proches, son grand ami Paul Nizan, militant communiste tué par l’offensive allemande en 1940 et Maurice Merleau-Ponty, grand compagnon des Temps Modernes, mort en 1961. De nouveau, le nom de Cassandre est invoqué :

Nizan, c’était un trouble-fête. II appelait aux armes, à la haine : classe contre classe ; avec un ennemi patient et mortel, il n’y a pas d’accommodements ; tuer ou se faire tuer : pas de milieu. Et ne jamais dormir. … Qu’avions-nous besoin d’une Cassandre ? S’il eût vécu, nous pensions qu’il eût partagé notre nouvelle subtilité, autant dire nos compromissions.56

Pouvait-on le [Merleau-Ponty] blâmer de répéter tout haut ce qu’ils [les communistes] se disaient parfois tout bas : où est le prolétariat ? Par le fait, il était là. Mais bridé, muselé. Et par qui ? Ils s’agacèrent de Merleau-Ponty, cette Cassandre, chaque jour un peu plus ; Merleau-Ponty s’agaça d’eux. Tous injustes.

L’enjeu est clair : attribuer le nom de la prophétesse à deux amis qui n’ont jamais renoncé à dire la vérité revient à leur rendre hommage. Mais pour mieux comprendre ce rapprochement, il faut encore deux précisions. En 1936, Paul Nizan propose la « Renaissance de la tragédie ».57 Pour lui, la critique bourgeoise selon laquelle la littérature révolutionnaire qui décrit un monde intolérable (la misère, le chômage, la guerre …) tombe fatalement dans un pessimisme complaisant est profondément injuste. Aux yeux de Nizan, au contraire, s’il y a une littérature véritablement pessimiste, c’est celle de la bourgeoisie. La littérature révolutionnaire recèle en revanche à la fois une dénonciation et un espoir, de sorte que « c’est là le véritable optimisme, qui n’est pas dans l’acceptation, mais dans un grand pessimisme surmonté ».58 Ce combat contre la condition misérable des hommes, Nizan le compare à celui de la tragédie antique, mais ce ne sont plus les dieux qui doivent être sollicités. Bien au contraire, il s’agit d’une lutte contre des oppresseurs et non pas contre une divinité inaccessible. À la fin de l’article, Nizan conclut : « Les volontés de Kassner [personnage révolutionaire du roman de Malraux, Le Temps du mépris] remplacent les angoisses de Cassandre. La littérature révolutionnaire est la forme moderne de la tragédie ».59 Ainsi il refuse le pessimisme de Cassandre au profit de la libération collective. Cependant, le pacte germano-soviétique signé en août 1939 et soutenu par le PCF lui paraît une telle trahison à la cause du peuple que Nizan rompt avec le Parti. Celui-ci le traitera dès lors comme un traître ingrat et Nizan sera consigné à l’oubli jusqu’à la réédition d’Aden Arabie préfacée par Sartre dont nous avons cité les passages. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre les références à la princesse troyenne : Nizan, repoussant d’abord l’impuissance de Cassandre, a finalement joué les Cassandre dans le monde communiste.

Quant à Merleau-Ponty, le rapport à Cassandre est encore plus immédiat. Son article intitulé « La guerre a eu lieu » parut dans le premier numéro des Temps Modernes (octobre 1945) dont il fut le co-fondateur. Ce bel article, écrit au lendemain de la guerre et dont le titre rappelle immanquablement la pièce de Giraudoux, est à la fois une réflexion sur le passé et une méditation sur l’avenir. En effet, dans l’entre-deux-guerres « on nous invitait à révoquer en doute l’histoire déjà faite, à retrouver le moment où la guerre de Troie pouvait encore n’avoir pas lieu et où la liberté pouvait encore, d’un seul geste, faire éclater les fatalités extérieures ».60 Puisque cette liberté absolue était illusoire comme l’histoire nous l’a appris, nous devrons désormais prendre nos responsabilités individuelles et collectives vis-à-vis de notre histoire, y compris celle de ne pas nous taire : « Nous n’aurons à cacher aucune vérité si nous disons toutes les autres ».61 Cette incitation à dire la vérité visait aussi clairement le PCF qui se croyait gardien de l’Histoire, comme le souligne Merleau-Ponty dans un autre article paru dans le numéro quatre des Temps Modernes intitulé « Pour la vérité ».62 Lorsque Sartre lui attribua le nom de Cassandre, il avait vraisemblablement en tête ces articles.

Ces deux amis de Sartre qui ont réagi contre la force des choses imposées par l’Histoire, ne sont-ils pas précisément ce que cherchait Roquentin au sommet d’une colline, à savoir « d’autres Cassandre » ? Mais la communauté secrète des Cassandre n’arrivera pas à changer la situation, puisqu’elles sont, chacune d’elles, condamnées à la solitude et à l’impuissance. Plus loin dans son itinéraire, peut-on supposer un lien entre les deux éloges funèbres que Sartre a consacrés à ses amis où Cassandre est conviée à deux reprises et la dernière œuvre théâtrale de Sartre où figure directement ce personnage condamné au pire des destins ? Il nous semble que oui, que le climat pessimiste des Troyennes correspond à un tournant particulier au début des années 1960 où Sartre remet tout en question.

Dans cette pièce, Cassandre n’apparaît qu’à la Scène 5 où, princesse troyenne devenue esclave d’Agamemnon tombé amoureux d’elle, elle s’apprête à partir au royaume de Mycènes. Elle voit déjà qu’Agamemnon y mourra, assassiné avec elle par son épouse Clytemnestre devenue à l’insu du roi l’amante d’Égisthe. Toutefois ses paroles ne sont prises au sérieux par personne ; elles ne sont que le signe le plus visible de sa folie. Désespérée, Cassandre force le trait : ses paroles deviennent de plus en plus violentes, au point d’annoncer la destinée affreuse des Grecs : « ceux qui font une sale guerre et qui en meurent, leur mort est plus bête encore que leur vie ».63 On pourrait ainsi y trouver, comme le remarque Nicole Loraux, la tendance de l’adaptation sartrienne à « psychologiser le texte des Troyennes ».64 À cette tendance, qu’elle suppose conçue pour stimuler la conscience anticolonialiste du spectateur, Loraux oppose un aspect plus discret et plus lyrique de la pièce originale, à savoir la mise en scène du deuil.

Mais comment croire que Sartre était indifférent à la notion du deuil ? Déjà dans La Nausée, dont l’un des titres proposés était précisément Mélancholia, Sartre s’est montré très sensible à son aspect « deuil et mélancolie ».65 Nous avons vu que ce qui relie Roquentin à la figure de Cassandre, c’est l’isolement, la marginalité des deux, le mal qu’ils ont à communiquer ce qu’ils voient et la menace concomitante confirmant leur impuissance. Dans Les Troyennes, Cassandre est considérée comme folle par ceux qui l’entourent et Sartre prend soin d’associer sa folie et ses paroles inutiles :

UNE FEMME :

Tu [Cassandre] chantes, tu cries, Et après ? Ce ne sont que des mots.

TALTHYBIOS :

Des mots qui lui coûteraient cher si elle avait toute sa raison. … Des mots ! Rien d’autre que des mots.66

Nous voici au cœur du problème dont Cassandre est l’incarnation privilégiée dans l’univers sartrien au moment où Sartre s’apprête à quitter la littérature : ces répliques qui dénigrent les mots ne peuvent que rappeler ceux du titre d’une prétendue autobiographie, Les Mots, parue un an avant où Sartre se livre en fait à une dénonciation cinglante des mythes et des mots littéraires qui ont nourri son enfance. La folie de Cassandre peut être vue comme une forme radicalisée de l’imposture de Poulou, l’enfant mystifié, perdu dans un culte de la littérature dont l’effondrement de la France en 1940 et la guerre mondiale l’ont finalement délivré. Pourtant, une nouvelle version de la littérature, élaborée en pleine Libération, consciente de ses responsabilités et de ses limites n’a pas réussi non plus à remplir toutes ses promesses. Aux yeux de Sartre, les mots littéraires sont toujours teintés de l’imaginaire, du même irréel qui nourrit la folie. Articuler des vérités, les faire comprendre dans des contextes politiques ambigus et variés par des publics hétérogènes comportent des risques, des possibilités d’échec, des menaces d’isolement. Au terme du parcours sartrien, Cassandre est ici la figure de l’écrivain, et même les écrivains engagés (Sartre, comme Nizan, comme Merleau-Ponty) peuvent être vus comme des figures exemplaires de Cassandre. En écrivant la pièce, Sartre superpose ainsi cette Cassandre, prophétesse malheureuse mais aussi victime d’une guerre impérialiste aux autres Cassandre qui ont accompagné son évolution. Tout comme l’écriture littéraire, elle reste un objet fascinant et séducteur. Son capital de séduction, c’est « la fascination érotique de Cassandre, qui se précipite dans le lit d’Agamemnon ». Mais c’est la noce de sang, et elle fait semblant de se réjouir « en sachant pourtant qu’elle périra avec lui [Agamemnon] ».67 Sa folie recouvre son désespoir. Comme le note précisément Loraux, la « [p]résence récurrente d’interjections comme io, oímoi, ṓmoi, aiaî »68 évoque le thrène (lamentation), le deuil ; Cassandre exprime ici, derrière sa folie, une désolation profonde. Pour son pays, pour les soldats, pour sa propre mort aussi. Et à travers celle-ci, pour toutes les Cassandre qui hantent les marges de l’œuvre sartrienne. Adieu la littérature, adieu les Cassandre.

Conclusion

A travers ses métamorphoses successives, cette figure de Cassandre, récurrente chez Sartre, sème systématiquement le doute. Des premières œuvres aux dernières, elle est associée au projet sartrien de dévoiler la vérité et de la communiquer aux autres. Au cours de l’évolution de Sartre, cette vérité change de nature, tour à tour métaphysique, philosophique et politique. Mais la figuration même de Cassandre entraîne la notion de l’échec. La malédiction de Cassandre fait que la transmission de la vérité est toujours minée, d’où l’omniprésence d’un pessimisme tenace chaque fois que son nom est évoqué. A ce stade ultime, où Sartre la met directement en scène alors qu’il abandonne la littérature, pourrait-on dire que Cassandre l’a emporté sur l’engagement sartrien ?

En aucun cas, hasardons-nous à répondre. Le risque d’être mal compris voire le risque de ne pas être entendu, c’est la condition même de dire la vérité. Ne pas se taire devant un tel risque, assumer la responsabilité du franc-parler, c’est s’emparer de la notion de parrhesia au sens où l’utilise Michel Foucault69 (la première apparition du mot se trouve d’ailleurs chez Euripide). En outre, le pessimisme et le deuil ne sont pas l’opposé de l’engagement mais son moteur profond, ce qui en fonde la nécessité. Au-delà de l’optimisme grossier et du pessimisme comme simple acceptation fataliste, il faut, pour s’approprier le terme de Walter Benjamin, « organiser le pessimisme ».70

Nul besoin de rappeler que Sartre ne s’est jamais abaissé à la résignation. Même après l’« adieu à la littérature », il n’a cessé d’écrire L’Idiot de la famille, malgré les maoïstes qui lui conseillaient d’écrire plutôt un roman populaire. Il a écrit contre tout, contre lui-même d’abord, et l’enjeu de son engagement politique réside dans la ferme volonté de poursuivre, malgré tous les obstacles, ce qui reste à faire. L’auteur de L’espoir maintenant, dernière publication avant sa mort en 1980, mettait toujours l’optimisme au premier plan – le pessimisme reste sous-jacent – et c’est sans doute pourquoi les références au nom de Cassandre sont toujours très discrètes. Dans le cheminement non-linéaire de Sartre, il peut lui arriver d’avoir des regrets, celui de n’avoir jamais eu de public ouvrier, par exemple. Mais si Sartre abandonne – partiellement – la littérature, c’est qu’il entend s’engager plus directement dans les luttes de son temps, anticolonialistes et autres, et pour le faire il troque les mots écrits contre ceux de la parole, langage actif dans la cité, langage du changement social. Pour terminer, citons le mot d’Hécube, mère de Cassandre :

HÉCUBE :

Je parle trop, mais je ne puis me taire et le silence ne vaut pas mieux que les mots.71

Remerciements

L’auteur adresse ses sincères remerciements à ceux qui ont bien voulu lire le manuscrit, et surtout à John Ireland pour son accueil aux États-Unis, et son aide pendant la rédaction de cet article.

Notes
1

Xavier Darcos, « Cassandre, la mémoire du mal pour conjurer le pire », Revue des deux mondes, (juillet–août 2015) : 34–42 (36).

2

Sur la longue histoire des adaptations depuis Eschyle aux écrivains contemporains (Christa Wolf, Linda Lê), voir Véronique Léonard-Roques et Philippe Mesnard, eds., Cassandre : figure du témoignage (Paris : Éditions Kimé, 2015).

3

Nous suivons ici la remarque de Jacques Deguy : « Indiquons simplement qu’elle [la tragédie grecque] alimente quelquefois l’imaginaire le plus personnel d’un écrivain qui a suivi au lycée, en khâgne et à l’École normale, un parcours d’humanité incluant la connaissance approfondie du grec et du latin. » Jacques Deguy, « Notice aux Troyennes », in Jean-Paul Sartre, Théâtre complet, ed. Michel Contat avec la collaboration de Jacques Deguy, Ingrid Galster, Geneviève Idt, John Ireland, Jacques Lecarme, Jean-François Louette, Gilles Phillippe, Michel Rybalka, et Sandra Teroni (Paris : Gallimard, 2005), 1547–1555, here 1553.

4

Jean-Paul Sartre, « Carnet Midy » in Écrits de jeunesse, ed. Michel Contat et Michel Rybalka (Paris : Gallimard, 1990), 443–497, here 486.

5

« L’image voilée de Saïs » selon la traduction courante de Das verschleierte Bild zu Sais. Nous consultons ici Friedrich von Schiller, « L’image voilée de Saïs », in Poésies de Schiller, trad. M.-X. Marmier, (Paris : Charpentier, 1874), 128–130.

6

L’exemple est celui de Kant dans la Critique de la faculté de juger. Sur l’histoire considérable de ce thème depuis l’Antiquité, voir Pierre Hadot, Le Voile d’Isis. Essais sur l’histoire de l’idée de Nature (Paris : Gallimard, Folio, 2008). L’auteur mentionne aussi L’Être et le Néant et La Nausée dans ce contexte (ibid., 381, 395–396), ce qui nous aidera à trouver la filiation de la pensée sartrienne par rapport à ce thème.

7

Schiller, « L’image voilée de Saïs », 130.

8

Novalis, Disciples à Saïs, in Romantiques allemands (Paris : Gallimard, 1963), 351. Nous soulignons les éléments correspondant aux passages cités par Sartre.

9

Ibsen revisite cette opposition, sans privilégier l’une ou l’autre position. Certes Le canard sauvage (1884) met en évidence le « mensonge vital » dont on a besoin pour survivre à la vie cruelle, mensonge que Gregers Werle, jeune héros idéaliste, veut pourtant détruire pour mettre les hommes face à la vérité. Le résultat est catastrophique, suggérant une perspective plutôt pessimiste quant à toute possibilité d’établir la vérité. Annie Bourguignon rapproche d’ailleurs ce « mensonge vital » de la mauvaise foi sartrienne (voir son article, « Sartre dans le sillage d’Ibsen ? », Études sartriennes 15 (2011) : 154–156). Par contre, Stockmann, docteur et protagoniste d’Un ennemi du peuple (1882), semble se rapprocher d’un autre modèle sartrien, de l’homme seul : « L’homme le plus puissant du monde, c’est celui qui est le plus seul. » Ibsen, Théâtre, textes traduits, présentés et annotés par Régis Boyer (Paris : Gallimard, 2006), 1062. Partisan de la vérité, il est ainsi voisin de Cassandre, puisqu’il est d’emblée perçu comme ennemi du peuple.

10

Friedrich von Schiller, « La mission de Moïse », Nouvelle revue germanique 9, no. 36 (1831) : 313–337. Le rapprochement de ce texte avec le poème en 1795 a été signalé à juste titre par l’éditeur des Écrits de jeunesse de Sartre. On trouve dans le même texte l’allusion au mythe d’Isis : « Sur une pyramide élevée à Saïs, on trouva la très ancienne et remarquable inscription : « Je suis tout ce qui est, qui a été et qui sera, et aucun mortel n’a jamais levé mon voile » (selon la traduction de l’éditeur des Écrits de jeunesse, 555).

11

Voir l’explication de Jacques Le Rider, « Moïse égyptien », Revue germanique internationale 14 (2000) : 127–150.

12

Schiller, « La mission de Moïse », 337.

13

Ibid.

14

Friedrich von Schiller, « Cassandre », in Poésies de Schiller, 122–125.

15

Ibid., 123. Nous soulignons les éléments correspondant aux passages cités par Sartre.

16

Ce n’est pas dans L’Aurore (1881) comme l’écrit Sartre mais dans Le Gai Savoir (1882) que Nietzsche parle de ce que Sartre appelle « l’Héroïsme du Savoir » : « Je salue tous les signes qui annoncent l’avènement d’une époque plus virile et plus belliqueuse qui saura avant tout remettre en honneur le courage ! Car elle préparera la voie d’une époque encore supérieure et concentrera la force dont aura besoin cette époque à venir – époque qui portera l’héroïsme dans le domaine de la connaissance et qui livrera des guerres pour l’amour de la pensée et de ses conséquences. » Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir, §283 (Paris : Gallimard, Folio, 1985), 193.

17

Il s’agit de la préface (écrite en automne 1886) à la deuxième édition du Gai Savoir. Ibid., 27 (Nous soulignons).

18

Jean-Paul Sartre, L’Être et le Néant (Paris : Gallimard, 2013), 11. Sur l’examen détaillé de ce monisme et des dualismes, voir Alain Flajoliet, « Le phénoménisme comme voie d’accès à la phénoménologie », Études sartriennes 9 (2004) : 3–30.

19

Sartre, L’Être et le Néant, 12.

20

Ibid., 15.

21

Ibid., 16.

22

Ibid., 624. Sartre nomme ce complexe « complexe d’Actéon ». Mais ce n’est pas son dernier mot sur le sujet : les associations métaphoriques rapprochant savoir et voyeurisme, la chasse et le manger finissent par lui déplaire dans la mesure où l’objet de l’enquête est absorbé par le sujet connaissant. Autrement dit, elles détruisent l’objet de son désir. Le lien est clair entre cette critique et celle de la « philosophie digestive » dans « Une idée fondamentale de la phénoménologie de Husserl : l’intentionnalité » (Jean-Paul Sartre, La transcendance de l’Ego et autres textes phénoménologiques, textes introduits et annotés par Vincent de Coorebyter [Paris : Vrin, 2003], 87). L’idéal est donc éclectique : « La connaissance est à la fois pénétration et caresse de surface » (Sartre, L’Être et le Néant, 625). Cette attitude nous rappelle encore une fois la préface du Gai Savoir : « Ah ! Ces Grecs comme ils savaient vivre. Cela demande la résolution de rester bravement à la surface, de s’en tenir à la draperie, à l’épiderme, d’adorer l’apparence et de croire à la forme, aux sons, aux mots, à tout l’Olympe de l’apparence. Les Grecs étaient superficiels … par profondeur! » (Nietzsche, Le Gai Savoir, 27).

23

Nous prenons ici au sérieux le témoignage de Beauvoir : « Il ne se disait jamais – comme il m’était arrivé de le faire – qu’il était « quelqu’un », qu’il avait « de la valeur » ; mais il estimait que d’importantes vérités – peut-être allait-il jusqu’à penser : la Vérité – s’étaient révélées à lui, et qu’il avait pour mission de les imposer au monde. » Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée (Paris : Gallimard, 1958), 341.

24

« Vous comprenez … je voudrais … écrire. Seulement je voudrais pouvoir ramener … tout ce que je dirais à … un point de vue … un seul point de vue. Ce point de vue je voudrais que la philo me le donne. » Jean-Paul Sartre, « Une défaite », in Écrits de jeunesse, 226.

25

Jean-Paul Sartre, « L’Er arménien », in Écrits de jeunesse, 294–295.

26

Sur le thème kantien de cette nouvelle, voir Pierre Verstraeten, « Le Mythe d’Er (du platonisme de Sartre à son kantisme) », Études sartriennes 6 (1995): 193–224.

27

Jean-Paul Sartre, « Légende de la vérité », in Écrits de Sartre, ed. Michel Contat et Michel Rybalka (Paris : Gallimard, 1970), 531–545 ; « Fragments posthumes de la Légende de la vérité », in Écrits posthumes de Sartre II, dir. Juliette Simont (Paris : Vrin, 2001), 27–57.

28

Sartre, « Légende de la vérité », 539.

29

« Par besoin, par malice, par vocation prophétique, ces merveilleuses canailles allaient de ville en ville, tenant en laisse, comme des ours, leurs connaissances terribles, et arrachaient l’aumône par intimidation, en les laissant un peu tirer sur la corde. / Ils parlaient de ces puissances inhumaines qui entourent l’homme et que les citadins ne voulaient pas voir, ils racontaient leurs terreurs nocturnes, leurs joies sous le soleil, et de vagues résonances s’éveillaient dans l’esprit troublé des Égaux, comme s’il fût resté derrière leurs notions proverbiales quelque chose de monstrueux dont ils n’eussent pu faire commerce et qui les eût condamnés à la solitude. / Il va sans dire qu’on mit à mort ces charlatans, chaque fois qu’on les put prendre par derrière. » Ibid., 540.

30

Comme l’affirme Vincent de Coorebyter de manière très convaincante dans Sartre avant la phénoménologie : Autour de « La Nausée » et de la « Légende de la vérité » (Bruxelles: Ousia, 2005), 252–294.

31

Jean-Paul Sartre, La Nausée, in Œuvres romanesques (Paris : Gallimard, 1981), 150.

32

Sartre, Transcendance de l’Ego, 89.

33

La traduction française ne reflète pas cette modification.

34

Sartre, Nausée, 96.

35

Ibid., 187.

36

Ibid., 1.

37

Benoît Denis, « Roquentin et l’Autodidacte : Entre médiocrité et engagement », Etudes sartriennes 8 (2001) : 37–48 (40).

38

Sartre, Nausée, 189.

39

Ibid., 186, 189.

40

Nous croyons sur ce point rejoindre la thèse de Vincent de Coorebyter, Sartre avant la phénoménologie, 259–261.

41

Voir aussi Annie Besnard, « La Cassandre de Giraudoux, héraut inaudible de l’histoire en marche », in Cassandre, 179–191.

42

Voir sur ce point le roman en 1935 de Paul Nizan, Le Cheval de Troie (autre allusion à la mythologie troyenne !) dont l’un des personnages mineurs, Lange, est censé être une parodie de Sartre. « J’aime pas les marxistes. J’aime pas les psychanalystes non plus … ces gens qui vous disent : Vous n’êtes pas tel que vous paraissez être, que vous croyez être … Le monde n’a pas de double fond, les hommes n’ont pas de double fond. Vous posez une question qui n’a pas de sens. Tout ce qu’il importe de fixer, c’est le rapport de l’homme seul à l’Être … Je trouve Valéry naïf de s’étonner que les choses soient telles qu’elles sont, au lieu de s’indigner qu’il en existe. Mon indignation est plus radicale que la tienne. Il est plus radical de nier le monde que le monde bourgeois. » Paul Nizan, Cheval de Troie (1935 ; réim., Paris: Gallimard, 2005), 54. Nous soulignons.

43

On peut néanmoins souligner que Sartre caractérise, quoique rétrospectivement, le monde de l’entre-deux-guerres comme une fragilité menacée par la guerre : « Qui sait si le charme que je trouvais à la lumière de Paris, à la fragilité même des maisons et des rues, ne prenait son sens justement dans un monde menacé par la guerre ». Les Mots et autres écrits autobiographiques, (Paris : Gallimard, 2010), 262.

44

On se souviendra sans doute que Le Havre, modèle de Bouville, fut presque entièrement détruit par les bombardements des alliés.

45

Jean-Paul Sartre, Vérité et existence (Paris : Gallimard, 1989), 105.

46

Ibid., 120.

47

Jacques Deguy, « Notice », 1554. L’explication qui suit doit beaucoup à cette Notice.

48

Ibid., 1553.

49

Selon Deguy, Jean Vilar, ancien directeur (1951–1963) du Théâtre national populaire où sera représenté Les Troyennes, « croyait à l’utilité du recours aux légendes grecques pour faire réfléchir le public français ». Ibid., 1549

50

Jean-Paul Sartre, Les Troyennes, in Théâtre complet, 1049.

51

Ibid., 1051.

52

Ibid., 1050.

53

Ibid., 1112.

54

Ingrid Galster dir., La Naissance du “phénomène Sartre”. Raisons d’un succès (1938-1945) (Paris: Seuil, 2001).

55

Anna Boschetti, Sartre et « Les Temps Modernes » (Paris: Editions de Minuit, 1985), 146-152.

56

Jean-Paul Sartre, « Paul Nizan » et « Merleau-Ponty », in Les Mots et autres écrits autobiographiques, 1011-1012, 1061.

57

Paul Nizan, « Renaissance de la tragédie », in Pour une nouvelle culture (Paris: Grasset, 1971), 189-190.

58

Ibid., 189.

59

Ibid., 190.

60

Maurice Merleau-Ponty, « La guerre a eu lieu », in Sens et non-sens (Paris: Gallimard, 1948), 170.

61

Ibid., 185 ; souligné par l’auteur.

62

Maurice Merleau-Ponty, « Pour la vérité », Ibid., 186-208.

63

Sartre, Troyennes, 1071.

64

Nicole Loraux, La voix endeuillée. Essai sur la tragédie grecque (Paris : Gallimard, 1999), 14.

65

Sur cette interprétation de la Nausée, voir Nicholas Hewitt, « Looking for Annie: Sartre’s La Nausée and the Inter-war Years », Journal of European Studies 12 (1982): 96–112 ; Sylvie Vanbaelen, « Anny, Syrinx de Roquentin : musique et érotique dans La Nausée de Jean-Paul Sartre », Romanic Review 90, no. 3 (1999) : 397–407 ; Sandra Teroni, « Sartre et les séduction de la mélancolie » in Lectures de Sartre, textes réunis et présentés par Claude Burgelin (Lyon : Presses Universitaires de Lyon, 1986), 39–48.

66

Sartre, Troyennes, 1071.

67

Ibid., 1050.

68

Loraux, Voix endeuillée, 24-26.

69

Michel Foucault, L’Herméneutique du sujet : Cours au Collège de France (1981–1982) (Paris : Gallimard, 2001).

70

Walter Benjamin, « Le surréalisme, dernier instantané de l’intelligentsia européenne », in Œuvres II (Paris : Gallimard, 2000), 113–134 (132).

71

Sartre, Troyennes, 1058.

Abstract

This article examines the discreet but multiple references to the Trojan princess Cassandra in Sartre’s work, from his earliest writings to the more political texts of the 1960s and his final play, The Trojan Women. The unfortunate prophetess, condemned to speak the truth and never to be believed, is featured in Sartre’s writings in a number of ways. In the early texts of the 1920s, Cassandra is linked to the pursuit of the truth, romantic and post-romantic literature and the metaphor of the veil. The following decade, she is mentioned again in Nausea in connection with Sartre’s phenomenological concerns. Finally, in the polemical prefaces of the 1960s and The Trojan Women, she serves to highlight problems associated with the unwelcome political truths of the committed writer. Tracing the evolution of this multifaceted figure in Sartre’s thought allows us to better evaluate Sartre’s secret passion for Cassandra.

Keywords: Cassandra, veil, culture of war, Greek tragedy, romanticism, pessimism, Les Troyennes, truth

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Contributor Notes

Hiroaki Seki est étudiant doctorant au département des Études régionales à l’Université de Tokyo. Après avoir déposé un mémoire de deuxième cycle au département de Philosophie et Sciences Sociales de l’Université libre de Bruxelles (sous la direction de Vincent de Coorebyter), il s’inscrit actuellement à l’Université de Paris-Sorbonne afin de préparer une thèse sur la notion de « Terre promise » dans l’œuvre de Jean-Paul Sartre. Sa dernière publication porte sur Sartre et Saint-Exupéry (« Approche prudente de la Terre : Sartre lecteur de Saint-Exupéry » [en japonais], dans l’Annuel des Études régionales de Komaba, Université de Tokyo).

Hiroaki Seki is a doctoral candidate in the Department of Regional Studies at the University of Tokyo. He recently completed his master’s thesis in the Department of Philosophy and Social Sciences at the Free University of Brussels (directed by Vincent de Coorebyter) and will soon enroll in a doctoral program at the University of Paris (Sorbonne) to undertake a thesis on the theme of the “Promised Land” in Sartre’s works. His most recent publication (in Japanese) is “A Prudent Approach to the Earth: Sartre as a Reader of Saint-Exupéry” in the Komaba Regional Studies Journal, University of Tokyo.

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